L’assassinat de Martin Luther King vécu par l’Associated Pess
Nancy Shipley travaillait dans une salle de rédaction de Nashville, au Tennessee, quand elle a reçu l’appel il y a 50 ans.
Gene Herrick était à Chicago en train d’envoyer des photos aux quotidiens quand son téléphone a sonné.
Jack Thornell l’a appris à La Nouvelle-Orléans. Kathryn Johnson en a été informée à Atlanta.
Ensemble, au cours des quatre journées qui ont suivi, ils ont aidé l’Associated Press à informer le monde que le révérend Martin Luther King avait été assassiné à Memphis, au Tennessee.
Mme Shipley a transmis le premier texte de l’AP annonçant que M. King avait été atteint par une balle. Un peu plus tard, M. Herrick s’est placé au même endroit que le tireur pour voir la vue qu’il avait du balcon sur lequel M. King est tombé. M. Thornell a pris une photo poignante de la veuve de M. King et de ses enfants à côté de son cercueil. Mme Johnson a passé plusieurs jours à l’intérieur de la résidence King à Atlanta et c’est elle qui a accueilli une autre veuve bien connue, Jackie Kennedy, à la porte.
Voici les histoires de quatre personnes qui ont façonné la couverture faite par l’Associated Press de la mort de M. King, pendant les minutes et les jours qui ont suivi cet événement tragique.
LA NOUVELLE
Nancy Shipley était seule au bureau le soir du 4 avril 1968 quand un autre journaliste de l’Associated Press, Doug Stone, l’a appelée depuis Memphis pour lui dire que M. King venait d’être abattu.
Les nouvelles circulaient lentement avant internet: les télétypes ne crachaient que 66 mots par minute. Mme Shipley a transmis la première dépêche de l’AP en ordonnant à un technicien de pirater le fil national principal de l’agence. La mort de M. King lui a ensuite été confirmée par M. Stone et par un autre journaliste de l’AP, Jay Bowles.
«C’était complètement fou pendant ces quelques minutes entre la confirmation qu’il avait été atteint par une balle et la confirmation de sa mort», a récemment dit Mme Shipley, qui est aujourd’hui à la retraite, lors d’une rencontre chez elle, au Tennessee.
Une fois la nouvelle lancée, d’autres journalistes ont accouru vers le bureau pour contribuer à la couverture. Mme Shipley a alors pu prendre une pause.
«Je me souviens d’être allée aux toilettes et d’avoir fondu en larmes, a-t-elle raconté. C’était un moment tellement triste et tellement choquant.»
La femme de 75 ans a continué à gravir les échelons au sein de l’AP, devenant seulement la deuxième femme à être éventuellement nommée chef de bureau. Elle a pris sa retraite en 1996.
LE POINT DU VUE DU TIREUR
Le photographe Gene Herrick a trouvé un vol entre Chicago et Memphis, mais il a ensuite dû convaincre le pilote de se poser puisque l’aéroport était fermé en raison de la loi martiale.
Le matin suivant, il était debout devant la maison de chambres d’où, selon la police, James Earl Ray avait dirigé le tir mortel en direction de M. King, qui se trouvait sur un balcon du motel Lorraine voisin. M. Herrick est monté jusqu’au deuxième étage, là où Ray s’était tenu.
«C’était un peu sinistre, a dit le retraité de 91 ans lors d’une récente rencontre chez lui, en Virginie. Il y avait, vous savez, plusieurs petites chambres, et une seule salle de bain pour tout l’étage. Et le tireur s’était placé dans la baignoire et il avait regardé par la fenêtre à côté de la baignoire. Et c’est de là qu’il a vu Martin Luther King sur le balcon.»
M. Herrick a ensuite couvert la guerre de Corée et plusieurs présidents. Le souvenir de s’être placé dans les bottes de James Earl Ray ne l’a toutefois jamais quitté.
«C’était très étrange (…) de grimper dans la baignoire et de placer mes bras sur le bord de la fenêtre comme le tueur», a-t-il raconté.
UNE FAMILLE ENDEUILLÉE
Tournant sa caméra vers l’avant de la chapelle envahie de fleurs, Jack Thornell a appuyé sur le bouton. Sa photo témoigne de manière incomparable de la douleur engendrée par l’assassinat de Martin Luther King, en montrant sa veuve et ses enfants qui se recueillent devant son cercueil ouvert.
Ce n’était pas la première fois que M. Thornell prenait un cliché emblématique de la lutte pour les droits civils. Il avait déjà remporté un prix Pulitzer pour une photo prise deux ans plus tôt du militant James Meredith qui hurlait de douleur après avoir été atteint par une balle lors d’une manifestation solitaire au Mississippi.
Mais les circonstances entourant la photo de M. King étaient différentes.
L’homme de 78 ans avait couvert la grève des employés d’entretien avant l’assassinat de M. King. On lui a ensuite demandé de se rendre à Atlanta de toute urgence, après l’assassinat. Sa première tâche était de photographier la famille recueillie devant la dépouille, et il est arrivé en retard.
M. Thornell dit qu’il a contourné un autre photographe et qu’il a enjambé banc après banc pour s’approcher du cercueil. Il a pris la photo de la famille, puis tous les yeux se sont tournés vers lui.
«J’étais secoué quand je suis sorti de là. J’avais les yeux collés sur le sol parce que je savais que tout le monde me regardait en raison de mon comportement méprisable, a-t-il dit lors d’une récente rencontre chez lui, en Louisiane. Mais je ne suis pas parti sans la photo.»
«LAISSEZ ENTRER KATHRYN»
Kathryn Johnson était une jeune journaliste de l’Associated Press à Atlanta quand la lutte pour les droits civils a commencé et elle y a été attitrée de manière permanente principalement parce que ses collègues plus âgés n’étaient pas intéressés.
M. Johnson couvrait M. King et sa femme depuis plusieurs années quand elle s’est retrouvée à l’extérieur de leur résidence d’Atlanta par une nuit pluvieuse, après l’assassinat. De l’intérieur de la maison, Coretta Scott King a lancé: «Laissez entrer Kathryn».
Cette invitation a fait de l’Associated Press le seul média présent aux côtés de la famille King pendant les cinq jours qui ont suivi le meurtre.
Mme Johnson a aidé à orchestrer les détails des funérailles. Elle a regardé la couverture télévisuelle en compagnie de la famille, elle a agi comme chauffeur et elle a accueilli l’ancienne première dame Jackie Kennedy le matin des obsèques.
«Je portais un tablier et j’avais une serviette sur le bras et elle est venue tout droit vers moi pour me serrer la main à mon plus grand étonnement, a-t-elle dit lors d’une récente rencontre chez elle, à Atlanta. À ce jour, je pense qu’elle a cru que j’étais la bonne blanche des King. J’étais la seule Blanche dans la maison.»
Comme plusieurs autres Blancs du Sud à cette époque, Mme Johnson avait grandi en voyant les Noirs surtout comme ceux qui travaillaient pour des Blancs. Ses reportages ont changé ça; elle a fini par voir l’impact du racisme et de la ségrégation, et la noblesse de la lutte pour la liberté
«C’est une expérience qui a changé ma vie», a-t-elle dit.