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Mots à prendre avec des pincettes

Photo: Getty

Les 11 millions d’immigrants illégaux aux États-Unis ont disparu. Depuis le 2 avril, il n’y en a plus un seul. Du moins dans les dépêches de l’Associated Press (AP).

Ils sont devenus des «migrants entrés sans titre de séjour».

La plus grande agence de presse mondiale a bien choisi son moment pour verser dans le «politiquement correct» : demain, une commission bipartite de sénateurs devrait présenter un projet de loi sur les sans-papiers.

Peu importe la décision prise par les élus démocrates et républicains, l’AP ne parlera pas d’illegal migrant, car si une action peut être considérée comme illégale, une personne ne l’est jamais. Il faut être précis avec les mots.Surtout quand ils sont gorgés d’émotions.

Pas question également de parler des «sans-papiers». On peut, fait observer l’agence, avoir «beaucoup de documents, mais pas ceux requis pour être autorisé à séjourner dans un pays». Mieux vaut alors parler d’unauthorized person (personne en situation irrégulière).

Au pays du politically correct, où history devient herstory dans une perspective féministe, le changement n’est pas seulement sémantique. Il est aussi politique.

Ainsi, quand AP écrit sur la souveraineté (ou l’indépendance!) du Québec, un mot lourd de sens, loin d’être neutre, est choisi pour les Américains : «sécession». Pas question ici de recourir à de doux euphémismes.

De manière générale, les Américains sont les rois de la langue de bois, comme les Soviétiques à une autre époque : les mots choquants ont depuis belle lurette été remplacés par des termes plus neutres. Il faut éviter les mots qui blessent, qui excluent. Attention aux stéréotypes.

C’est dans ce contexte que l’AP a effacé d’un trait de plume les mots «immigrant illégal» de ses dépêches distribuées à
1 400 quotidiens américains.

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Dans la même veine, l’agence a demandé à ses journalistes la semaine dernière de ne plus employer le vocable «islamiste» comme synonyme d’«extrémiste». Les reporters doivent désormais préciser l’affiliation à un mouvement (Al-Qaïda, Hezbollah…).

De manière générale, une agence de presse mise à fond sur un mot passe-partout : «objectivité». Il ne faut heurter aucun client médiatique dans le monde. Une «dictature» devient ainsi un «gouvernement militaire».

Si les purifications terminologiques ont pour but de balayer les épithètes offensantes, elles ne doivent pas servir de maquillage. Elles aboutissent à des aberrations. Faudra-t-il un jour éviter de parler de «boucherie» pour qualifier un massacre, par crainte d’un coup de sang du commerçant vendant de la viande crue au détail?

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