Le Québec a-t-il réellement plus de talent artistique que le reste du Canada?
Métro, en collaboration avec l’Institut du Nouveau Monde, poursuit sa rubrique «Le Québec en questions». Chaque lundi, on vous invite à participer à une discussion autour d’un thème précis. Dans le journal, trois personnalités et des jeunes ont entamé le débat. Sur le web, il se prolonge avec leurs réponses complètes et vos réactions.
Le Québec a-t-il réellement plus de talent artistique que le reste du Canada?
L’an dernier, les coupures effectuées dans la culture du gouvernement conservateur de Stephen Harper avaient causé une levée de boucliers au Québec. La chose était devenue un des enjeux de la campagne électorale. Et, bien que les coupures touchaient l’ensemble du pays, c’est au Québec que la nouvelle avait trouvé le plus d’écho.
Malgré des centres culturels riches, un son canadien unique en musique et plusieurs artistes de renommée internationale, de notre côté de la frontière, la culture canadienne est souvent, encore et malgré tout, décrite comme un sous-produit américain.
Québécois vs. Canadien
Les films québécois réussissent à rafler la Bobine d’or canadienne souvent simplement avec son propre marché. La télévision d’ici attire les téléspectateurs et remporte des prix à l’international. La renommée des troupes du Cirque du Soleil, des 7 doits de la main ou du Cirque Éloize n’est plus à faire sur la planète.
Plusieurs téléromans québécois sont exportés au Canada anglais, tels que Les hauts et les bas de Sophie Paquin ou Rumeurs, alors que très peu de produits du ROC se rendent jusqu’ici.
Robert Lepage, Leonard Cohen, Marie Chouinard, Michel Tremblay, Rufus Wainwright, Denys Arcand, Céline Dion ont tous été acclamés ici et ailleurs. On aime s’en vanter et le répéter à qui veut bien l’entendre, mais est-ce que leur talent est intimement lié à leur culture québécoise?
Ou alors ont-ils tout en commun avec Margaret Atwood, Atom Egoyan, Joni Mitchell et Neil Young?
Certains argueront que la culture québécoise est culture canadienne. D’autres diront carrément que le Canada anglais n’a pas de culture. Dans un débat large et riche, Métro se demande simplement si les Québécois ont réellement plus de talent artistique que le reste du Canada?
Trois personnalités se prononcent

Liza Frulla
Membre du Club des Ex, ministre de la Culture du Québec de 1990 à 1994 et ministre du Patrimoine du Canada de 2004 à 2006
«Je ne prendrais pas cette question sous cet angle-là parce que je trouve que c’est une question qui ne s’applique pas en ce sens que du talent, il y en a partout. Ce qui est important, c’est de savoir le dépister, l’organiser, le soutenir et pouvoir lui donner des portes d’entrée et de sortie pour que le talent se développe. Le Québec, en ce sens, est la province la plus dynamique, celle qui investit le plus, celle qui est le plus organisée et celle qui soutient le plus sa culture. Pour toutes ces raisons, on trouve plus de talents par capita au Québec qu’à New York.
Dans les autres provinces, le mécénat est toutefois plus fort alors qu’au Québec, le gouvernement est plus présent. À cause de notre désir de soutenir notre culture unique et de protéger notre langue, on a bien souvent pris exemple sur la France, qui est très organisée, et à la mesure de nos moyens, développer nos institutions pour faire en sorte que notre culture soit bien soutenue. En ajoutant le budget fédéral, nous avons ici au Québec, un budget vraiment supérieur attribué à la culture comparativement au reste du Canada.
Ce soutien et la passion pour le rayonnement de notre culture qui est unique en Amérique fait en sorte qu’il y a un important dynamisme ici. Est-ce qu’il y a plus de talent? Je ne crois pas.»

Serge Denoncourt
Metteur en scène et comédien
«Je crois que oui. Pour une raison assez simple: parce que nous sommes un peuple en survie, une société distincte; alors pour exister, on a besoin d’avoir une expression plus forte. À la base, je ne pense pas qu’on ait plus de talent, mais il y a une plus grande urgence de s’exprimer et d’exister. Nous ne sommes pas les seuls dans cette situation; il y a Barcelone pour qui c’est la même chose. Ils sont catalans dans un pays espagnol, nous sommes francophones sur un continent anglophone; ce qui crée vraiment une urgence de dire les choses parce que sinon on n’existera plus. À cause de ça, on a une rage artistique plus grande que le reste du Canada.
Je pense la même chose des femmes ou des gais. Pendant des siècles, le théâtre par exemple, était mené par des hommes hétérosexuels et quand les gais et les femmes se sont mis à faire de la mise en scène et à écrire, il y en avait beaucoup, d’un coup. Mais pendant des siècles, ils ont été obligés de se taire et quand, dans les années 1970, ils ont pu prendre la parole, ils ont eu plus de choses à dire. Les gais n’ont pas plus de talent en théâtre, mais ils avaient une force dans ce qu’ils avaient à raconter.Les gens à qui on demande de se taire ont, en général, des choses plus intéressantes à dire que ceux à qui on donne la parole. Nous sommes un peuple à qui on ne demande pas de se taire officiellement, mais ça serait tellement plus simple si on parlait anglais.»

Rebecca Makonnen
Chroniqueuse et animatrice
«Pas nécessairement. Habiter la Belle Province, c’est être constamment exposé à l’émergence de nouveaux talents et à la longévité de nos artistes établis. Ici, on se vante et on s’approprie (avec raison!) les succès des Leloup, Lepage, Plamondon, Malajube, CÅ“ur de pirate et Champion pour ne nommer que ceux-là. Les créateurs sont nombreux et les bonnes idées ne manquent pas. En revanche, Toronto s’enorgueillit des exploits de Cronenberg, idem pour Halifax et Ellen Page, Winnipeg et Guy Maddin, et même l’Alberta pour Nickelback.
Partout dans le ROC, des artistes font leur petit bout de chemin, avec plus ou moins de succès et de rayonnement. Évidemment, on a un faible pour les artistes d’ici, mais à mon sens, le talent ne peut pas être quantifié par province. Essayez d’évaluer le nombre d’artistes émergents à Fort Nelson par exemple. S’agit-il d’une pépinière de talents? À moins d’être très bien branché et renseigné, on connaît peu la scène culturelle d’un océan à l’autre. Dommage.»
L’avis des jeunes
- Amy Bernier-Desmarais, 16 ans
étudiante en secondaire V
Je ne crois pas que le Québec a plus de talent artistique que le reste du Canada. Les Québécois sont, selon moi, seulement différents du reste du Canada. Les arts viennent avec notre culture et nous savons que la nôtre n’est pas pareil à celle du Canada anglais. Nos arts sont donc différents et peut-être même plus variés dû à notre société pluriculturelle. Il est certain que nous avons beaucoup de talents. Un bon exemple serait le Cirque du Soleil qui est reconnu mondialement. Cependant, il ne faut pas négliger le fait que le Canada anglais et français coexistent. Ils sont nos voisins. Comme ils sont influencés par nos idées, nous sommes influencés par les leurs. Nous n’avons pas plus de talents que les autres. Nous sommes simplement différents.
- Krystelle Larouche, 22 ans
agente de projet
Si le Québec a plus de talent? Dur, dur, de définir ce qu’est le talent et de le comptabiliser! Cependant, nous ne pouvons le nier, le Québec est une nation qui possède son propre star système et ses propres institutions artistiques. Par son contexte socioculturel particulier et son histoire distincte, l’inspiration des artistes québécois est certainement différente de celle des autres Canadiens. Le marché anglophone est certes plus compétitif que le marché francophone ; nous ne pouvons comparer des pommes à des oranges! Mais force est de constater que le Québec connaît, surtout depuis quelques années, un fort rayonnement artistique sur la scène internationale.
- Vahid Vidah-Fortin, 28 ans
Auteur-compositeur interprète
J’ai toujours pensé que c’était un peu chauvin de se « péter les bretelles » en regardant le gazon du voisin. Le Québec est bien évidemment une nation truffée de gens créatifs et d’artistes visionnaires. Cependant, dire qu’il y en a plus ici que dans le reste du Canada relève du narcissisme national. Un autre aspect inquiétant de cette question est que, contrairement au reste du Canada, le ratio d’artistes professionnels qui représentent le Québec à l’étranger et contribuent au rayonnement international de ce dernier demeure bien inférieur que dans le reste du pays. Une part de cette limitation est évidemment attribuable à la langue cependant la façon navrante dont se font souvent pointer du doigt les artistes québécois qui peuvent et choisissent de faire carrière en anglais n’est clairement pas étranger au problème. Au lieu de regarder avec condescendance nos créateurs qui troquent (momentanément ou non) la langue de Molière pour celle de Shakespeare afin de bâtir des ponts au-delà de la francophonie, nous devrions les encourager à rester fidèles à leurs racines malgré ce choix linguistique et célébrer leur apport à notre diversité culturelle et à la reconnaissance mondiale du Québec, un berceau de créativité ET D’OUVERTURE en Amérique du Nord.