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L’immigrant

Cela fera bientôt quarante ans que je suis arrivé au Québec. Plus que bien des gens nés ici que je côtoie tous les jours. Quarante ans, à Montréal, dans l’Est, à travailler dans ses industries, à vivre dans ses quartiers populaires et à participer à la vie de ses organismes communautaires. Quarante ans, sur le même sol, c’est beaucoup. Assez pour se sentir chez soi, sentiment renforcé par la présence des êtres chers. Et pourtant, l’immigrant est toujours en moi…

J’ai obtenu ma citoyenneté canadienne depuis belle lurette, en voyage, on reconnaît mon accent québécois et je pourrais en apprendre à bien des natifs sur l’histoire de leur quartier. Mais on confond le statut d’immigrant et son état.

Le premier est purement administratif. On répond à des critères et des règles qui changent de temps à autre selon les politiques du jour. Le second découle d’une rupture qui se produit lorsqu’on part pour un autre pays, le coeur plein d’espoir ou fuyant la misère ou la répression.

Le déracinement, volontaire ou subi, n’efface pas l’histoire, la culture qui nous habite. On garde sa langue, sa musique, sa cuisine et, surtout, on reste gardien de la mémoire collective que nous a confiée notre communauté d’origine. De nombreux résidents de Montréal-Nord, immigrants depuis des décennies, pourraient nous transmettre bien des savoirs de leur pays d’origine.

Ce soir, je me rappelle que je suis immigrant. Est-ce la chaleur humide qui me connecte à la Méditerranée ? Possible. Est-ce la présence de Fernando Alonso, vainqueur pressenti avec sa Ferrari « high tech » ? Je ne crois pas. Il représente un monde désincarné, symbole d’une civilisation révolue.

On se sent immigrant quand les histoires de nos parents ou de nos grands-parents, nous habitent pour toujours. Quand ces histoires nous plongent dans un univers familier et lointain à la fois.

Ce soir, je me rappelle un fait divers de l’époque de mon grand-père. Quand les tramways serpentaient les villes, plus nombreux que les voitures. Un contrôleur vous accueillait, sa machine à poinçonner les billets en bandoulière sur l’épaule de son uniforme.

L’un d’eux fut arrêté un jour. Accusé d’être un élément subversif, il fut exécuté après que la preuve eut démontré que son veston était élimé à l’épaule, preuve qu’il portait un fusil.

C’était une époque obscure, la suspicion et terreur régnaient, c’était un temps où la police avait tous les pouvoirs.

Patrice Rodriguez

coordination@parole-dexclues.ca

07 juin 2012

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