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Grippe aviaire au Québec: éleveurs inquiets et phoques infectés

Photo: iStock

La grippe aviaire s’étend à présent partout au Québec et continue de prendre de l’ampleur. «On peut parler de pandémie chez les oiseaux; la situation est actuellement très préoccupante», résume Manon Racicot, vétérinaire épidémiologiste principale de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA).

On commence même à signaler des cas chez des mammifères, dont des mammifères marins: près d’une centaine de phoques communs du Saint-Laurent auraient été infectés.

Récemment, cette influenza aviaire hautement pathogène H5N1, a en effet  franchi la frontière des espèces: au Canada, on compte à présent des renards roux (une vingtaine), des moufettes rayées (cinq) et un vison.

Les États-Unis comptent également des coyotes, des opossums, des ratons-laveurs et des lynx roux parmi les mammifères atteints de la grippe aviaire. «Pour l’instant, il n’y a pas eu d’infections entre les mammifères; juste d’oiseau à mammifère – probablement parce que le mammifère a mangé l’oiseau malade. Cela représente un «cul-de-sac» rassurant pour la maladie», poursuit Manon Racicot. Il existe des mutations connues comme ayant un potentiel d’adaptation aux mammifères ou aux humains. À l’heure actuelle, explique-t-elle, des études de pathogénicité sont effectuées avec des modèles animaux, comme des furets, afin de déterminer ce potentiel de transmission entre mammifères.

S’ajouteraient à cela, au Québec, des phoques. «La NOAA (agence américaine des océans) a confirmé des cas au Maine aussi. Nous sommes à regrouper l’information et à attendre des confirmations», relève Karina Laberge de la Direction régionale des communications de Pêches et Océans Canada. Ainsi, des tests menés spécifiquement sur des phoques «ne sont pas encore terminés et seront confirmés par l’ACIA lorsque le laboratoire de Winnipeg autorisera les résultats.» 

Cela ne sera pas facile à déterminer. Bien que ce sont tous des cas de H5N1, il y a plusieurs «types» de virus en fonction des recombinaisons avec des souches nord-américaines. «Ce sont les analyses moléculaires qui nous permettront d’en savoir davantage. Si tous les virus affectant les phoques sont identiques, cela sera plus en faveur d’une source unique avec transmission entre phoques», précise encore Stéphane Lair, directeur du Centre québécois sur la santé des animaux sauvages et spécialistes en pathologie aviaire. 

Une première chez les mammifères marins au Canada

Aux États-Unis, l’influenza aviaire chez les phoques avait déjà été documentée – 168 phoques de Nouvelle-Angleterre étaient morts du virus de l’influenza H3N8 en 2012 – et plus tôt cet été, le virus a été dépisté chez quatre phoques de Casco Bay, dans le Maine. Ce qui pourrait expliquer une forte mortalité notée là-bas cette année: 92 phoques étaient morts entre le 10 mai et le 4 juillet derniers, sans qu’on n’en explique la raison.

«Le phoque était déjà reconnu comme étant sensible à différents virus de l’influenza, donc ce n’est pas surprenant», relève le virologiste du Laboratoire des maladies infectieuses virales vétérinaires, Carl A. Gagnon.  

Deux chercheurs du Massachusetts avaient publié un article en 2020 dans lequel ils évaluaient que l’infection grippale A en général (pas seulement celle dont on parle en ce moment) avait été identifiée chez les mammifères marins depuis au moins 1975. On y lit: «Au cours des 40 dernières années, le virus infectieux a été détecté à dix reprises chez les pinnipèdes (phoque commun, éléphant de mer et phoque de la Caspienne) et les cétacés (baleine rayée et rorqual pilote) et il y a eu cinq cas inhabituels de mortalité directement attribuables au virus de la grippe A, principalement chez les phoques communs du nord-est des États-Unis, le plus récent étant survenu chez les phoques communs de la mer du Nord.»

Le Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins rapporte un nombre inhabituellement élevé de phoques communs morts ou malades dans l’estuaire du Saint-Laurent ces dernières semaines. Il y aurait eu 72 carcasses de phoques ramassées en juin. «On en a quatre fois plus que d’habitude. Plus qu’une année au complet. Des adultes et des juvéniles», confirme Robert Michaud.

Il s’agirait des premières détections du virus H5N1 chez des mammifères marins au Canada. Parmi les animaux testés – 16 phoques communs –, les deux tiers sont positifs à l’influenza aviaire. L’impact qu’auront ces mortalités sur la population de phoques reste à déterminer.

«Cela ne s’avère pas inquiétant pour la grande population de phoques, qui compte plus de 10 000 individus, mais le drapeau rouge est levé en raison de la plus grande transmissibilité de cette maladie», relève Robert Michaud, qui est aussi directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins. Selon Environnement Canada, il semble que les phoques communs soient plus susceptibles de développer la maladie que les phoques gris ou les phoques du Groenland, qu’on trouve également dans les eaux canadiennes. 

La multiplication des animaux malades et des variants augmente par ailleurs le risque que la maladie se propage encore plus loin au sein de la faune, en franchissant d’autres frontières d’espèces. Si la menace ne pèse pas encore sur l’humain, l’été reste une période clé pour cette nouvelle pandémie.

2 millions d’oiseaux d’élevage

Après avoir été signalée aux États-Unis l’an dernier, la maladie l’a été pour la première fois au Canada en décembre, à Terre-Neuve, après avoir fait des ravages en Europe et en Asie au sein de centaines de poulaillers. Elle a fait son apparition au Québec en avril chez les oiseaux sauvages: une bernache et deux oies des neiges.

Depuis, chez les oiseaux d’élevage, plus de 2 millions de cas d’infection ont été recensés au Canada, particulièrement les troupeaux de volailles domestiques. Le Québec est en troisième position avec près de 300 000 oiseaux domestiques morts, derrière l’Alberta (22 sites et 937 000 oiseaux) et l’Ontario (21 sites et 560 500 oiseaux). Depuis l’éclosion de la maladie au printemps, le Canada compte un peu plus d’une centaine de fermes infectées, dont 10 au Québec.

«Les élevages commerciaux, comme les dindes reproductrices, sont particulièrement sensibles à la maladie. C’est une mortalité spectaculaire, avec 80% de l’élevage qui meurt du jour au lendemain», raconte Manon Racicot. Il faudra donc revoir à la hausse le chiffre de 300 000.

Au Québec, la maladie avait fait son apparition au printemps parmi les canards du Lac Brome et avait contaminé trois ou quatre sites, en plus de petits élevages, en Estrie, en Montérégie et dans les Basses-Laurentides. Malgré la chaleur estivale, qui nuit normalement à l’influenza, elle a continué de se propager.

À l’échelle mondiale, le virus semble suivre les routes migratoires des oiseaux sauvages. Il avait été observé auparavant en 2015 au Canada, et il semblerait que la version actuelle soit particulièrement virulente. De plus, elle compterait de nombreux variants, ou, techniquement, des réassortiments différents de la lignée nord-américaine et eurasienne. «Il y en a actuellement quatre, en plus de la lignée originelle, au sein des troupeaux domestiques et sept variants chez les oiseaux sauvages», explique Mme Racicot.

Les virus de l’influenza aviaire de type «A», dont le H5N1, se transmettent par voie aérienne (particules dans l’air) et aussi par contact avec les matières fécales. La transmission par voie aérienne serait possible entre les oiseaux d’un même élevage, mais moins probable entre les élevages.

Bien que la maladie touche toutes les espèces d’oiseaux, les volailles s’avèrent particulièrement vulnérables. Les canards sauvages seraient le principal réservoir de la maladie. Elle fait l’objet d’une surveillance conjointe au Québec, depuis 2005, du Service canadien de la faune, du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs et du MAPAQ.

Elle s’est étendue récemment à trois fermes de dindons d’élevage à Saint-Gabriel-de-Valcartier. Une quatrième ferme est sous investigation. La région de Valcartier «est actuellement notre priorité. Nous pensions passer un été relativement tranquille, mais en ce moment, on a des oiseaux porteurs de la maladie un peu partout», explique le directeur général de l’Équipe québécoise de contrôle des maladies avicoles (EQCMA), Martin Pelletier.

Chute de ponte, diarrhées, hémorragies et morts subites: les symptômes varient selon les espèces. Des cas asymptomatiques sont aussi fréquents chez les canards.

Un été inquiétant pour les oiseaux sauvages

Des oiseaux sauvages morts ont aussi été signalés en Mauricie, dans la région de Québec, en Gaspésie, et jusqu’aux Îles-de-la-Madeleine. Impossible toutefois de savoir avec précision combien de centaines de milliers d’oiseaux sauvages ont été infectés et sont morts.

«Les déclarations se font par les humains, c’est donc juste un indicateur. Il y a de nombreux oiseaux sauvages qui meurent seuls dans la nature. Ce qui reste inquiétant, c’est la propagation à l’échelle du pays et la diversité d’oiseaux touchés», rappelle Martin Pelletier.

Aux États-Unis, près de 165 événements de mortalité ont été détectés entre le 1er janvier et le 13 juin 2002, dans 30 États américains: surtout des sternes, des cormorans, des pélicans et des grandes aigrettes.

«Il demeure possible que d’autres événements continuent d’être détectés de façon sporadique dans les prochains mois. Il est trop tôt pour savoir quel sera l’impact sur les colonies de fous de Bassan ou d’autres espèces d’oiseaux marins au Québec», note encore le relationniste du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, Daniel Labonté.

«La souche hautement pathogène actuelle est différente, explique le biologiste Andrew Lang, de l’Université Mémorial, à Terre-Neuve, en ce sens que de nombreux oiseaux tombent malades et meurent. Cependant, certains, en particulier les canards, ne semblent pas être aussi malades avec cette souche; cela aide le virus à se propager sur de grandes distances.» 

Environnement Canada tient aussi une base de données de tous les incidents rapportés. « Cette dernière est en constante évolution», précise Matthieu Beaumont, biologiste et coordonnateur des interventions d’urgence au ministère.

Chose certaine, la liste des espèces touchées au Québec est longue: des oiseaux de proie (pygargues, hiboux, faucons), des charognards (urubus à tête rouge, corneilles), et des palmipèdes (bernaches, canards, goélands argentés et marins, fous de Bassan, eiders à duvet). La fin de semaine du 16 juillet, un cas suspect chez le dindon sauvage s’est avéré négatif au laboratoire de Winnipeg.

Plus à risque d’être infectés, les oiseaux aquatiques et de rivages, comme les canards, les oies, les goélands et les mouettes, sont habituellement reconnus comme étant les réservoirs naturels du virus. «Les oiseaux prédateurs ou charognards, qui se nourrissent d’oiseaux aquatiques ou de leurs carcasses, sont aussi plus à risque de s’infecter», confirme Daniel Labonté.

Les fous de Bassan et les eiders à duvet, mais aussi les goélands marins et les goélands argentés, forment les cohortes sauvages les plus touchées pour l’instant. Ainsi, plus de 5000 carcasses ont été récemment ramassées aux Îles-de-la-Madeleine, principalement des fous de Bassan.

Leur colonie de l’Île Bonaventure a aussi connu son lot de décès, avec près de 450 carcasses comptabilisées. «C’est sur une petite parcelle du site – la partie touristique – qui compte 200 nids sur un total de 15 000. Il faudra sûrement faire une règle de trois et attendre le retour des bagues d’identification – nos oiseaux sont tous bagués – pour connaître le chiffre réel», relève le biologiste et spécialiste en ornithologie marine, Magella Guillemette de l’UQAR.

Par contre, cette année, l’éclosion des nids se passe bien, avec plus de 70% de succès. «Nous serons en meilleure position à l’automne pour statuer, mais ce n’est pas l’hécatombe qu’on pourrait croire», rassure le professeur Guillemette.

Perte de 1000 eiders à duvet femelles

On compte aussi plus de 900 carcasses d’eiders à duvet, morts sur les îles proches de Rivière-du-Loup entre la fin-mai et la mi-juin, rapporte Jean-François Giroux, professeur retraité à l’UQAM et administrateur de la Société Duvetnor, qui a fait le suivi de l’influenza aviaire chez les eiders.

De ce nombre, 93% sont des femelles – les mâles quittent les nids au début de juin. On compte aussi «360 goélands argentés et marins, ainsi que des cormorans. C’est très différent d’une île à l’autre et le pire est passé, car on a très peu de nouvelles carcasses», rapporte M. Giroux.

Cela lui rappelle l’épidémie de pasteurella (une bactérie), ou choléra aviaire, qui avait décimé des milliers d’eiders à duvet en 2002. «Vingt pour cent des femelles avaient succombé. La colonie s’est rebâtie et on compte entre 25 000 et 30 000 couples.»

A l’Île-aux-Lièvres, située entre Saint-Siméon et Rivière-du-Loup, on a aussi trouvé quelques carcasses de phoques.

L’hypothèse est que les phoques ont été infectés par des contacts avec les eiders à duvet malades, avec lesquels ils partagent l’habitat. «Ce sont des récifs et il y a une grande proximité entre les espèces». Pas dans les zones où les gens visitent l’île, précise M. Giroux. Mais c’est un épisode de plus dans la propagation de la maladie.

Ce texte a été modifié le 14 juillet avec l’ajout des infos aux 5e et 6e paragraphes sur les analyses en cours sur les phoques. Une mise à jour a été faite le 18 juillet: ajout d’une référence à une recherche de 2020, déclaration d’Andrew Lang, et nouveau statut pour un cas suspect de dindon.

Peu de risque (pour l’instant) pour l’humain

Même si la menace de grippe aviaire ne pèse pas sur les humains pour l’instant, il est possible que le H5N1 franchisse la barrière des espèces et qu’on le rencontre chez des travailleurs des élevages aviaires. C’est d’ailleurs arrivé, quoique très rarement: il faut un contact étroit entre la personne et les volailles domestiques infectées.

Pas d’inquiétude pour l’instant puisque «les mammifères qui l’ont contractée ne se sont pas contaminés les uns les autres, mais ont été tous contaminés par un oiseau ou par des fèces d’oiseaux malades», rassure Manon Racicot, la vétérinaire épidémiologiste principale de l’Agence canadienne d’inspection des aliments.

La présence de la maladie dans les fermes pousse toutefois les autorités à adopter un protocole rigoureux, et tous les travailleurs sont invités à prendre des précautions, comme se laver les mains, porter des vêtements de protection, y compris un masque facial, des lunettes protectrices, des gants et des bottes, puis à tout nettoyer et désinfecter après le contact. Car cette barrière peut être parfois perméable, comme on l’a vu à l’inverse avec le SARS-CoV-2, qui a franchi cette barrière en passant de l’homme à 23 espèces animales – dont le cerf de Virginie en Amérique du Nord – et a été considéré comme une maladie émergente chez de nombreux animaux.

Un rappel: quiconque voit un oiseau mort est avisé de ne pas le toucher, mais de le signaler au 1 877 346-6763

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