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Les gangs de rue sont une création de la police, dit un livre

Le livre «Il fallait se défendre» paraîtra chez la maison d'édition Mémoire d'encrier le 8 mai 2023. Photo: Mémoire d'encrier

Le phénomène des «gangs de rue» à Montréal a émergé dans les années 1980 à cause de la police comme une conséquence d’un racisme antinoir, violent et évident de la part de la société montréalaise blanche. C’est ce qu’avancent l’ancien chef de gang et propriétaire du prêteur sur gages Cash Content dans Hochelaga, Maxime Aurélien, et le professeur agrégé de l’Université Concordia, Ted Rutland, dans un entretien avec Métro à propos de leur nouveau livre retraçant l’histoire des Bélanger, le premier gang haïtien à Montréal.

L’ouvrage, intitulé Il fallait se défendre, offre une contre-histoire de la perspective des «gangs» haïtiens des années 1980, pour qui la violence qu’ils subissaient à Montréal les forçait à se défendre en groupes, contrairement à la conception comprise par le grand public qui faisait d’eux des criminels violents et organisés. Cette perception découle plutôt du racisme ambiant de l’époque, vécu par la population noire à travers la brutalité policière et alimenté par une couverture médiatique défavorable à leur endroit.

«On était juste une gang d’amis»

«Mon père avait un restaurant sur la rue Bélanger, près de l’école Sainte-Bernadette et du parc situé entre la 16e et la 19e avenue [dans Rosemont-La Petite-Patrie], et c’est dans ce parc que ma gang d’amis et moi jouions au basket ou au soccer, d’où pourquoi on s’est fait surnommer « les Bélanger », raconte Maxime Aurélien. J’avais environ 15 ou 16 ans à l’époque, et le racisme était très présent: on entendait le mot en N tous les jours et les policiers nous harcelaient tout le temps. Ils ont commencé à nous appeler « des gangs de rue », et nous étions définitivement la cible de racisme, que ce soit au parc, dans les clubs en ville ou quand on prenait le métro. À un moment donné, il fallait se défendre.»

Six membres des Bélanger à Montréal, avec Maxime Aurélien au centre, habillé en blanc. La photo date du milieu des années 1980. Photo: Gracieuseté, Maxime Aurélien

Cette prémisse est le cœur du livre à paraître chez la maison d’édition Mémoire d’encrier: le racisme vécu par les Bélanger de Maxime Aurélien et ses amis les ont forcés à se défendre constamment, bien qu’ils étaient un groupe d’amis comme il y en a partout à l’adolescence ou à l’âge adulte. De plus, les médias omettaient systématiquement de mentionner cette dynamique, les qualifiant de groupes criminels et comme les instigateurs de problèmes sur l’espace public.

«Les médias à l’époque disaient que les Haïtiens attaquaient des passants et qu’ils créaient des problèmes dans le métro, mais c’était évident qu’il manquait de mise en contexte, explique Ted Rutland. Dans les faits, les Haïtiens étaient plutôt victimes d’attaques racistes par des Blancs. On ne parlait jamais de la violence exercée sur eux par la population blanche et les policiers. C’est pour cela que j’ai décidé d’intervenir dans le discours public pour éclairer cet angle mort. Il y avait même encore de la ségrégation à l’époque à Montréal, et ça non plus, on n’en parle pas.»

«On ne veut pas de vous autres ici»

À ce titre, M. Aurélien raconte les expériences de ségrégation qu’il a vécues à plusieurs reprises dans les bars et les clubs des années 1980 et 1990 alors qu’il se faisait demander de quitter une fois sur place, si ce n’était pas se faire carrément refuser l’accès. Il a également expérimenté la ségrégation dans le marché du travail, beaucoup plus difficile d’accès à l’époque pour la population noire de Montréal.

«Il y avait un club à l’époque qui s’appelait l’Horizon et qui est fermé aujourd’hui. Ils acceptaient tout le monde: les Italiens, les Québécois, mais pas nous. Les Noirs se faisaient dire de ne pas entrer et de retourner chez nous ou dans notre pays en plus de se faire comparer aux singes du film La planète des singes, ou à Kunta Kinte dans Racines. Même chose sur le marché du travail: quand on voulait travailler et que les patrons voyaient qu’on était noirs, c’était automatique; ils ne nous engageaient pas, même s’ils étaient intéressés au téléphone parce qu’on sonnait comme des « Québécois ».»

Maxime Aurélien, comme plusieurs Haïtiens de Montréal à l’époque, s’est retrouvé à être employé «par les Juifs qui détenaient les entreprises de textile sur la rue Chabanel» puisqu’il n’avait nulle part où aller travailler. Selon lui, c’est ce contexte défavorable à une émancipation économique mêlé au racisme et à la discrimination qui a influencé plusieurs personnes de sa communauté à se tourner vers la criminalité, ce qui a poussé la police a user davantage de répression.

«Quand la police a commencé à cibler ces groupes d’amis comme des gangs organisés, ils ont commencé à employer des tactiques de division, notamment le snitch entre les groupes. Cette pression policière a fait en sorte que les gens sont sortis de ces milieux pour être remplacés par d’autres plus intéressés par la criminalité, déracinant par le fait même plusieurs personnes noires de leurs communautés pour s’établir ailleurs», ajoute Ted Rutland à ce sujet.

Cette augmentation de la violence poussera d’ailleurs M. Aurélien à quitter les Bélanger, sentant que «ça commençait à chauffer» dans sa communauté à cause de la criminalité croissante. Malgré ce déracinement et les années de violence qu’il a vécu, il reconnait cependant qu’il y a eu une évolution dans la bonne direction quant à la reconnaissance des personnes noires et leur intégration dans la société et les milieux professionnels.

Mieux vaut prévenir que punir

«Quand je vois des élus noirs ou des juges noirs aujourd’hui, je me sens mieux représenté, compris et défendu qu’à l’époque. Avant, tout était blanc, là, il y a plus de couleur, et je pense que c’est moins facile de nous cibler contrairement à l’époque en raison de l’immigration importante et diversifiée qu’il y a eu à Montréal depuis les années 1980. Ils en font plus aussi pour combattre le racisme.»

Cependant, les auteurs pensent que l’approche de répression policière fait fausse route et que cette manie de toujours investir plus d’argent dans les forces policières ne règle pas le problème du racisme efficacement. Ils prônent plutôt un plus grand rôle accordé aux travailleurs sociaux et aux organismes communautaires afin d’aller sur le terrain à la rencontre des personnes racisées.

«Je voudrais qu’il y ait plus de travailleurs sociaux sur le terrain. Des travailleurs sociaux nous aideraient définitivement, et c’est tant mieux parce que ça n’existait pas à l’époque. Avec eux, on pourrait parler davantage de nos problèmes et ça pourrait apporter des nuances sur notre vécu, sur comment les gens nous perçoivent et qui nous sommes réellement», souligne M. Aurélien.

«La criminalité ne finira jamais, surtout pas maintenant que la police sait où aller pour arrêter les gangs. Il faut les aider, les écouter et utiliser la prévention pour les sortir de la criminalité», conclut-il.

Il fallait se défendre paraîtra le 8 mai 2023 chez la maison d’édition Mémoire d’encrier et sera disponible en librairie le 10 mai.

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