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Vélos fantômes: garder une trace

Vélos fantômes: garder une trace
Photo: Josie Desmarais/Métro

Depuis près de cinq ans, des vélos peints tout en blanc ont commencé à peupler les rues de Montréal pour commémorer les cyclistes victimes d’accidents de la route. Les bénévoles à l’origine de ces «vélos fantômes» sont certains que l’initiative peut continuer à faire son chemin et ce, jusqu’aux instances politiques.

«Ça fait partie de la trame montréalaise, observe la porte-parole de l’organisme à l’origine des vélos fantômes, Gabrielle Anctil, en parlant de l’initiative lancée de façon un peu informelle en 2013. On rencontre toujours des gens qui ont des histoires personnelles avec [une victime honorée par] un des vélos.»

À ce jour, Vélo fantôme a posé des vélos blancs en souvenir de neuf cyclistes happés mortellement, notamment dans les cas très médiatisés de Mathilde Blais et de Clément Ouimet. Une plaque commémorative en mémoire de Christian Ragueneau a également été placée sur le pont Jacques Quartier en 2015. Le collectif a pour objectif d’enlever les vélos fantômes si l’endroit où est survenu l’accident est réaménagé.

S’inspirant des vélos blancs de St-Louis, au Missouri, qui soulignaient la mort d’un cycliste sur la route, l’équipe de Vélo fantôme s’est très vite formée. C’est la membre du collectif Hélène Lefranc, une collègue de Gabrielle Anctil en 2013, qui a lancé l’idée à la suite d’une expérience traumatisante.

«Hélène est arrivée au travail complètement sous le choc, se remémore Mme Anctil. Elle avait été témoin de la collision de Suzanne Iswari [en juillet 2013]. Elle voulait vraiment faire quelque chose, et comme j’étais déjà impliquée dans le monde du vélo, je me suis dit que c’était clairement ça, la solution.»

Au départ, rien ne laissait croire que le mouvement allait se poursuivre, selon Gabrielle Anctil, mais Vélo fantôme a reçu de multiples messages encourageant ses membres à continuer. «On s’est rendu compte que c’était ça qu’on faisait maintenant», mentionne-t-elle.

Pour les proches
Vélos fantômes souhaite jouer un rôle de soutien pour les familles des victimes en organisant des rassemblements et des rencontres avec les proches. L’installation d’un vélo blanc s’amorce d’ailleurs toujours à la suite d’un contact entre la famille et l’organisme.

C’est lors de ces rencontres que les moments les plus difficiles du processus surviennent, admet Mme Anctil, qui fait état de la «peur que la famille se sente instrumentalisée». «Pour nous, c’est essentiel que la famille soit d’accord», dit-elle.

Vélo Québec salue l’accompagnement fait par Vélo fantôme auprès des familles, mais l’institution précise qu’il est primordial de ne pas prendre l’intention des vélos blancs à contresens.

«L’effet un peu pervers que ça peut avoir, c’est d’envoyer le message que le vélo est extrêmement dangereux alors que les statistiques démontrent le contraire», rapporte la chargée de programme de Vélo Québec, Magali Bebronne.

«Il meurt cinq fois plus de piétons que de cycliste. En vingt ans, il y a une baisse de près de 70% des blessures graves et des décès à vélo, alors que parallèlement la pratique de ce sport a beaucoup augmenté.» – Magali Bebronne de Vélo Québec

Consciente de cet effet, Mme Anctil soutient tout de même que, par son action militante, Vélo fantôme contribue à améliorer l’image du vélo.

Militants à leurs heures
En plus d’agir en mémoire des victimes, le collectif tente d’engendrer des réflexions auprès des politiciens de la Ville de Montréal et du gouvernement du Québec. «Lors de la consultation publique sur les poids lourds, l’été dernier, on a émis une recommandation demandant que la Ville soit tenue de faire un rapport et un suivi à la suite du rapport du coroner, se rappelle Gabrielle Anctil. C’est une recommandation qui a été adoptée par la commission.»

«On remarque que nos actions sont écoutées», poursuit-elle.

La Coalition vélo de Montréal, qui défend les intérêts des cyclistes de la métropole, appuie «pleinement» l’initiative de Mme Anctil et de son équipe. «C’est une façon de souligner aux autorités le besoin d’une infrastructure plus sécuritaire pour les cyclistes, affirme le porte-parole de la Coalition, Daniel Lambert. Si ça peut galvaniser et mobiliser des personnes pour réclamer davantage, c’est une très bonne chose.»

En attirant l’attention sur le cas de Mathilde Blais, en particulier, ajoute M. Lambert, Vélo fantôme a facilité l’implantation de règlements resserrés. Les vélos qui s’aventurent sous le viaduc Saint-Denis, où a eu lieu la collision peuvent désormais emprunter le trottoir. Aucune bande cycliste n’y a été installée, cependant.

«Le collectif est très cohérent dans la mesure où il n’est pas seulement là pour commémorer, a de son côté déclaré Mme Bebronne. Quand il y a des consultations publiques, il se prononce sur la question.»

Regard vers l’avenir
Cinq ans plus tard, Mme Anctil s’avoue étonnée de la réponse des Montréalais. Elle remarque que les vélos blancs ont même trouvé écho dans d’autres régions de la province. «La communauté cycliste en entier collabore à chaque fois qu’on a besoin d’aide», dit-elle.

C’est d’ailleurs la famille de Valérie Bertrand Desrochers, frappé mortellement en juin, qui a installé le dernier vélo blanc, sans initialement demander l’aide de Vélo fantôme.

Dans un monde idéal, Vélo fantôme arrêtera un jour d’installer des vélos blancs. C’est toutefois difficile à envisager, croit Mme Anctil. «On vit toujours dans cet espoir irréaliste qu’il n’y aura plus jamais de décès, lance-t-elle. On a de la difficulté à parler de l’avenir parce que ça implique que d’autres gens vont mourir.»

«Le vélo fantôme est en train de nous dépasser, de devenir un outil qui appartient à tout le monde, reprend-elle. Ça nous fait incroyablement plaisir de le voir.»

 

Les dix victimes d’accidents de la route honorés par Vélo fantôme:

  • Suzanne Iswari, (2013), avenue Du Parc (angle Saint-Viateur)
  • Mathilde Blais, (2014), rue Saint-Denis (sous le viaduc des Carrières)
  • Salim Aoudia, (2014), à l’angle des rues Wellington et Nazareth
  • Marie Bélanger, (2014), route 117 à Mirabel (au sud de l’autoroute 50 et le seul à l’extérieur de Montréal)
  • Bernard Carignan, (2015), sur la rue Saint-Denis (angle Jean-Talon)
  • Christian Ragueneau, (2015), plaque sur le pont Jacques-Cartier
  • Justine Charland-St-Amour, (2016), à l’angle de la rue d’Iberville et du boulevard Rosemont
  • Meryem Ânoun, (2017), à l’angle de la rue Bélanger et de la 6e avenue
  • Clément Ouimet, (2017), voie Camillien-Houde
  • Valérie Bertrand Desrochers, (2018), à l’angle de la rue Saint-Zotique Est et de la 19e avenue

La mort de Christian Brulotte, en 2013, a mené à l’installation par ses amis d’une première bicyclette fantôme. Vélo fantôme n’existait pas encore.