Montréal
06:00 21 février 2013 | mise à jour le: 20 février 2013 à 23:20 temps de lecture: 6 minutes

L’art de tendre la main

L’art de tendre la main
Photo: Yves Provencher/Métro

Développer des liens entre des personnes vivant avec une déficience intellectuelle et la communauté. Intégrer la récupération et le recyclage à l’art urbain. Oui, il s’en passe des choses dans ce mystérieux sous-sol d’église du quartier Rosemont.

Tout près du parc Molson, sur la rue Beaubien, l’organisme communautaire Compagnons de Montréal occupe un vaste sous-sol d’église. Depuis janvier, le projet Oîkos prend vie dans ces locaux, deux fois par semaine. Il sollicite à la fois la soixantaine de personnes vivant avec une déficience intellectuelle qui fréquentent le centre de jour de l’organisme et les gens du quartier qui utilisent les services du comptoir alimentaire.

Le but du projet est de créer à partir de matières recyclées et de redonner une deuxième vie à des rebus. Deux fois par semaine, les participants créent différents objets d’art à partir des dons que l’organisme a reçu. Les œuvres seront vendues lors d’une exposition en juin prochain.

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Lorsque Métro est passé dans les locaux des Compagnons de Montréal, une dizaine de personnes, vivant avec une déficience intellectuelle à différents degrés, s’affairaient à redonner de la vie à de vieux coffres de bois avec de la céramique colorée que l’organisme avait reçue en don.

Lyne est très concentrée sur sa mosaïque. Elle demande à Annabelle, qui anime l’atelier, d’appliquer de la colle à un endroit précis et s’affaire à coller les petits morceaux de céramique à l’endroit qu’elle a choisi. Elle s’arrête un instant pour contempler son œuvre, et sourit. «C’est beau, hein?» Annabelle lui rend son sourire : «C’est magnifique, Lyne».

Lyne a 54 ans et vit avec la trisomie 21. Depuis son arrivée au centre de jour, au mois d’août, elle a vite développé un goût pour les arts. Tellement, en fait, que les intervenants du centre ont fait doubler sa fréquentation aux ateliers d’art. «Très minutieuse et appliquée, Lyne sait exactement ce qu’elle veut : quelle couleur, quel emplacement, explique Jérôme Cattarin, chef des activités sociocommunautaires du centre. C’est une artiste à part entière.»

C’est le deuxième projet artistique d’envergure auquel participe Lyne. «Ça lui apporte une énorme valorisation, ajoute Jérôme Cattarin. Elle est fière de montrer ce qu’elle a fait lors des expositions.»

Annabelle Petit, chargée de projets socioculturels pour l’organisme, considère que les bienfaits sont multiples pour les participants à l’atelier.

«Ça améliore leur communication, leur gestuelle, leur motricité, constate-t-elle. Par exemple, en ce moment, on travaille sur la mosaïque. Ce sont des petites pièces délicates. Et il y a aussi une esthétique qui se développe.»

C’est également une occasion pour les participants qui ont des difficultés d’élocution de s’exprimer avec autre chose que des mots.

«Et les personnes vivant avec une déficience intellectuelle ont définitivement quelque chose à dire, souligne Denise Normand-Guérette, professeure au département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM. Cela leur donne l’occasion de montrer aux autres leur monde intérieur et d’exprimer une pensée ou leurs émotions.»

L’exposition est également un bon prétexte pour créer des liens entre les gens qui fréquentent le centre de jour, et le reste de l’organisme ainsi que la communauté.

«Quand ils participent à une exposition, ils vont vers l’autre, se présentent, raconte Annabelle. Ils sont beaucoup moins renfermés parce qu’ils sont fiers de montrer leur travail.»

La jeune femme estime qu’entre 150 et 200 personnes viennent voir leur exposition annuelle. «Et de plus en plus, chaque année, il y a une attente qui se crée, les gens se demandent : qu’est-ce qu’ils vont nous pondre cette année?» s’amuse-t-elle.

Les profits ce genre d’initiative vont donc dans les deux sens, se réjouit Jacques Langevin, directeur du groupe Défi Accessibilité du département d’andragogie et de psychopédagogie de l’Université de Montréal.

«Pendant très longtemps, la société n’a pas été en contact avec les personnes qui avaient des incapacités intellectuelles, explique-t-il. On les mettait dès la naissance en asile. Mais depuis la désinstitutionalisation, la société est confrontée à la présence de ces personnes. Et ce genre d’initiative de quartier permet de prendre conscience que ce n’est pas dangereux ou contagieux!» conclut-il en riant.

«Ce type d’activité permet à la collectivité de réaliser que ces personnes peuvent nous étonner; elles ont de la créativité, de la motivation, et peuvent contribuer à la vie de quartier», poursuit M. Langevin.

Denise Normand-Guérette abonde dans le même sens. «C’est une occasion pour les personnes vivant avec une déficience intellectuelle de démontrer qu’elles ont des capacités, et pas seulement des incapacités», note-t-elle.

Développer des liens avec la communauté est un des buts principaux du projet Oîkos. C’est pour cette raison que les plus démunis qui fréquentent les Compagnons de Montréal pour le comptoir alimentaire sont invités à participer au projet, pendant qu’ils attendent leur panier de denrées. «L’idée, c’est de sensibiliser les gens à la déficience intellectuelle, parce que, souvent, ce n’est pas connu, ça fait peur, et on se demande ce qui se passe dans ce sous-sol d’église!» conclut Annabelle Petit.

Quelques infos sur l’organisme
Compagnons de Montréal est un organisme communautaire qui existe depuis une cinquantaine d’années, dont la vocation est de venir en aide aux adultes vivant avec une déficience intellectuelle et aux plus démunis, en leur donnant des outils pour favoriser leur intégration dans la société et leur participation sociale.

Les activités sont multiples dans ce sous-sol d’église. En plus du projet Oîkos, Compagnons de Montréal offre des paniers de denrées alimentaires, fournis par Moisson Montréal, aux plus démunis du quartier. L’organisme abrite également un café et une friperie, ouverts à tous, qui permettent aux gens fréquentant le centre d’avoir un emploi.

Avis aux fashionistas : la friperie est le secret le mieux gardé de Montréal, selon Laurie Archambault, chargée du projet Oîkos.