Voir la vie avec des mots
Jeudi matin, 8 h 45. La cloche ne sonne pas, mais une dizaine d’adultes ont pris place dans la classe de Pascal Leblanc. Ils attendent avec impatience que le cours commence. Quelques retardataires se joindront à eux discrètement au cours de la prochaine demi-heure.
«Est-ce qu’on aiguise un crayon? Non. On taille un crayon. Qu’est-ce qu’on aiguise?
– Un couteau.
– C’est quoi le mot aiguiser?
– Si vous êtes incapable on a vu le son « in » hier – de couper votre poulet, c’est parce que votre couteau est mal AI-GUI-SÉ.»
À un jet de pierre de la rivière des Prairies, dans le quartier Ahuntsic, le Centre de ressources éducatives et communautaires pour adultes (CRECA) occupe le bâtiment d’une ancienne école de la rue Chambord. Près de 2 000 personnes non scolarisées s’y rendent chaque année pour apprendre à parler, à lire et à écrire le français.
«Il faut toujours y aller tranquillement, mais c’est très motivant de voir des élèves qui veulent apprendre», confie l’enseignant du CRECA Pascal Leblanc.
Ce sont principalement des personnes issues des communautés culturelles qui fréquentent le Centre. Elles viennent tout juste d’arriver de pays aussi divers que le Tchad, le Maroc, Haïti, l’Irak et la Côte d’Ivoire.
D’autres ont vécu au Québec pendant de nombreuses années en se débrouillant jusqu’au jour où leur patron leur a montré la porte à cause de leur faiblesse en français. «Ce sont des gens qui ont commencé à travailler très jeunes, mais qui n’ont jamais pris le temps d’aller à l’école, souligne la directrice du CRECA, Claude Ampleman. Ils ont appris la langue, mais ils n’ont jamais appris à la lire ou à l’écrire.»
À l’occasion, des gens qui ont cheminé dans les écoles du Québec atterrissent au CRECA. Ils ont passé entre les mailles du système et, aujourd’hui, ils sont incapables de comprendre un petit texte tant leur lecture est laborieuse. «Ils reçoivent un compte d’Hydro-Québec et ils sont incapables de trouver le montant à payer. Il y a trop d’informations», illustre Mme Ampleman. Problème d’apprentissage ou de comportement, trouble de santé mentale ou toxicomanie expliquent en partie la présence de ces élèves au CRECA.
La société expliquée
Bien que les classes du CRECA soient hétérogènes, une certaine harmonie y règne. Personne ne lève sa main pour prendre la parole dans la classe de Pascal Leblanc et, pourtant, les échanges n’ont rien de chaotiques. Et toutes les questions sont une occasion d’apprendre. Le Canadien de Montréal, la désinformation en Bosnie-Herzégovine, le verbe «chialer» et l’Afrique sont quelques-uns des sujets abordés lors de la visite de Métro et qui ont servi à réviser les notions apprises la veille.
«Demain, nous allons aux pommes. Est-ce que vous savez ce que veut dire « tomber dans les pommes »?
– Non.
– Ça veut dire perdre connaissance. N’allez pas tomber dans les pommes parce que demain, vous ne pourrez pas aller aux pommes.»
Tout en apprenant à lire et à écrire le français, les élèves du CRECA découvrent la société dans laquelle ils vivent. Ils parcourent par exemple les formulaires de carte de crédit, la carte du métro de la Société de transport de Montréal, et ont même droit à des petits cours de consommation du genre «ce qu’il faut savoir avant d’acheter un ordinateur».
«Une année, on a beaucoup travaillé sur les déplacements à Montréal, raconte Claude Ampleman. Comment se déplacer à métro? L’est et l’ouest de Montréal? Il y a une élève qui nous a dit : « Je suis allée au Festival de jazz cet été pour la première fois. Jamais je n’étais sortie du quartier. J’avais trop peur de me perdre. »»
D’analphabète à citoyen responsable
Ils sont près 800 000 à éprouver de graves difficultés à écrire et à lire au Québec, selon des données de Statistique Canada publiées en 2005. «Ce sont des personnes qui n’ont pas suffisamment de connaissances au sujet de notre société moderne pour fonctionner à 100 %», affirme la directrice du CRECA, Claude Ampleman. Parce qu’une personne analphabète n’est pas seulement une personne qui ne sait pas lire et écrire, le CRECA s’est donné comme mission de faire de ses élèves des citoyens responsables.
«On sait qu’il y a plein d’emplois qu’on peut faire sans secondaire 5, explique la directrice. Mais est-ce qu’une personne qui a un tel emploi peut participer pleinement en tant que citoyen éclairé à la société? Est-ce qu’elle comprend les débats de société? Est-ce qu’elle est capable de faire des choix? Est-ce qu’elle a un esprit critique?»