National

Nous sommes si fragiles

Judith Lussier

Se faire qualifier de raciste, c’est plate. Le racisme, c’est laid, et personne ne veut être associé à ça. La sociologue Robin DiAngelo explique ce malaise vécu par les Blancs lorsqu’il est question de racisme par le concept de white fragility. Selon cette théorie, nous, les Blancs, aurions tellement été protégés du stress entourant le racisme que nous aurions développé une très faible tolérance à tout inconfort, si minime soit-il, lié à cet enjeu.

Ainsi, nous nous mettons rapidement sur la défensive, percevons toute remise en question de notre autorité à parler de racisme en tant que personne blanche comme une mise en doute de notre objectivité et recourons à une gamme exagérée d’émotions comme la colère, la peur et la culpabilité lorsque nos idées ou celles de nos semblables sont associées de près ou de loin au racisme.

L’actualité nous a fourni plusieurs exemples de notre fragilité blanche. Lorsque le gouvernement libéral a voulu tenir une commission sur le racisme systémique afin d’examiner les mécanismes qui pouvaient conduire à de la discrimination et reproduire des inégalités, plusieurs personnes se sont offusquées qu’on veuille faire le procès des Québécois. Les différents projets de loi proposés pour encadrer la laïcité ont généré de la frustration chez ceux qui soutiennent l’interdiction des signes religieux sans vouloir être jugés intolérants. L’été dernier, les opposants à SLĀV qui scandaient «racistes» aux spectateurs venus voir l’œuvre de Robert Lepage et de Betty Bonifassi ont certainement créé un malaise chez plusieurs.

Je conviens qu’il puisse s’agir d’une manière hasardeuse d’entamer la discussion. Il y a certainement une meilleure façon pour amener une personne à remettre en question son attitude face aux inégalités raciales que de la traiter de mauvaise personne. Parce que c’est ce que le mot «raciste» fait : il nous donne l’impression qu’on nous classe parmi les méchants. Selon Di Angelo, c’est parce que nous avons une perception bien limitée et très binaire de ce qu’est le racisme. Pour la plupart d’entre nous, il s’agit de l’attitude consciente et volontairement hostile d’une personne à l’égard des minorités­ raciales. Or, le racisme est rarement un phénomène conscient ou individuel. Ce sont les effets produits par un système.

En cette période de polarisation des débats, il serait tentant d’appeler les militants antiracistes à limiter l’utilisation de ce qualificatif, étant donné sa charge émotive. Mais il y a fort à parier que la plupart d’entre eux choisissent déjà d’y recourir avec parcimonie, bien conscients des réactions agressives qu’il suscite. Et surtout, il faut pouvoir nommer les choses. Le racisme est bien réel et la meilleure façon d’en atténuer les effets est d’en reconnaître l’existence. Plutôt que de faire porter aux personnes racisées le fardeau de nous réconforter, je pense que nous devons prendre sur nous la part d’inconfort qui nous revient, en nous demandant notamment pourquoi ces discussions nous rendent si émotifs.

Se faire qualifier de raciste, c’est plate. Mais s’il y a une chose qui doit être encore plus pénible, c’est probablement­ de subir quotidiennement les effets du racisme.

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