Prendre la parole
À ses débuts, l’Internet nous a été vendu comme l’autoroute de l’information. Cette expression était sûrement fondée sur le fait que les premières institutions à prendre d’assaut cette autoroute étaient les universités, les journaux et les bibliothèques. Aujourd’hui, l’expression fait sourire par son caractère à la fois candide et rétro. Des vidéos de chats, est-ce que ça compte pour de l’info? Malgré tout, je n’aurais pas de gêne à donner à la deuxième vague de l’internet, le 2.0, le qualificatif d’autoroute de la parole.
Depuis l’avènement des réseaux sociaux, tout le monde parle, tout le temps. Du moins en a-t-on l’impression. On oublie bien souvent que 49% des Québécois souffrent d’une forme d’analphabétisme assez sévère pour les rebuter des Facebook, Twitter et autres avalanches de mots à décortiquer sur la toile. N’empêche, quand quelqu’un accuse un blogueur «d’abuser de sa tribune», je me demande bien qui sont ces gens qui n’en ont pas, de tribune. Il n’y a plus un matin sans qu’un nouveau blogueur fasse irruption sur le site du HuffingtonPost.
Aujourd’hui, la parole n’est plus exclusive. Pour quelqu’un qui voulait gagner sa vie en étant chroniqueuse, c’est raide. Et puis, c’est la meilleure chose qui soit. Ça force à forger la parole, à la lécher, à l’enrichir, à l’éduquer, à lui accorder de l’importance, pas trop, mais quand même, pour qu’elle se distingue du bla bla, du «moi j’pense que» et des commentaires sur l’apparence physique de nos vedettes préférées.
C’est pour sensibiliser la population à l’importance de la parole et à la responsabilité qui en découle que l’ONF et Moment Factory ont installé un gros mégaphone au cœur du Quartier des spectacles. Les passants sont invités à déclamer des mots à visage découvert – et non voilé derrière un pseudonyme rigolo – qui se projettent sur les murs avoisinants. Il faut s’assumer, et, encore, avoir quelque chose à dire.
Parce que prendre la parole, c’est pas rien. Ça a un impact. Qu’on mesure difficilement dans l’univers virtuel, lorsqu’on use d’ironie, lorsque l’on parle sans trop savoir, lorsqu’on partage de l’information non vérifiée. Tout le monde peut partager de l’information non vérifiée. Et tous, même parfois des journalistes, le font.
Ironiquement, on a tendance à prendre la parole pour des futilités. Dans un article expliquant le tsunami de réactions survenu lors du dévoilement du nouveau logo de Yahoo!, The Atlantic Wire démystifiait récemment le bikeshed effect, c’est à dire notre propension à nous exprimer sur des sujets qui n’ont aucune importance, par exemple, la couleur d’un hangar à vélos, et à éviter de nous commettre envers des sujets d’importance. «S’exprimer sur la construction d’une usine nucléaire requiert des connaissances, avoir une opinion sur la couleur d’un logo est quelque chose que tout le monde peut faire avec le même degré d’expertise», peut-on lire dans le texte.
En prenant la parole sur des sujets qu’on ne maîtrise pas, on risque de perdre la face. Or, prendre la parole semble être un besoin vital. C’est la raison pour laquelle on se défoule sur des sujets qui n’ont aucune importance. Les cheveux de Pénélope McQuade en savent quelque chose. Nous ne sommes donc pas en déficit de parole, mais en déficit d’information pour canaliser adéquatement ce besoin.
Ou, encore, en déficit de repères : à mi-chemin entre le salon et le Téléjournal, la tribune qui est offerte à tout un chacun sur les réseaux sociaux reste peut-être à définir. Parce qu’on aura beau avoir toutes les informations que l’on voudra pour parler du conflit syrien, de la laïcité, des ententes pétrolifères, du réchauffement climatique, ça prendra tout de même un espace pour parler de la tarte aux pommes ou du dernier vidéoclip de Lady Gaga.