Visite en CHSLD
«Madame Bergeron est texture molle. Savez-vous ce qu’elle aimerait manger pour son anniversaire?»
Je ne sais pas par quel bout ma grand-mère est devenue «molle», mais pire encore, je suis incapable de répondre à la question de la nutritionniste de ce CHSLD où elle réside depuis quelques années. Le repas préféré de grand-maman? C’est toujours elle qui a cuisiné. On ne lui a jamais demandé.
«Si c’est du poulet, ça sera en petits morceaux», me répond la dame avant que j’aie trouvé dans mes souvenirs. J’imagine que «du poulet» est la réponse la plus souvent donnée à la question «qu’est-ce que votre parent aimerait manger pour sa fête».
Je fais la fine à écrire au sujet de ma plus récente visite au CHSLD, mais la vérité est que ça faisait bien trop longtemps que j’y étais allée, et que je n’y vais que trop rarement. Vous vous dites peut-être que ça ne vaut pas la peine de s’autoflageller pour ça, que vous non plus, vous n’allez pas voir vos grands-parents assez souvent, qu’ils soient ou non en CHSLD. Mais moi c’est pas pareil. J’ai été élevée par ma grand-mère. Grand-maman, c’est comme ma mère.
Une mère qui ne se souvient plus de moi et à qui il faut parler très fort dans l’oreille. Ce qui est gênant, dans un CHSLD où on va trop rarement. J’imagine toujours les préposés aux bénéficiaires, ces saints, épier notre conversation absolument pas discrète et penser : «c’est ça, viens pas voir ta grand-mère que je torche à tous les jours pendant six mois et après ça vient espérer qu’elle se souvienne de ta face». Ils ne pensent pas ça, en réalité, c’est moi seule qui porte ce jugement sur moi-même.
On se donne toutes sortes d’excuses pour ne pas aller voir grand-maman au CHSLD, celle qui revient le plus souvent étant que l’on manque de temps. Mais c’est faux. On a le temps de faire le défi 30 jours de yoga, de prendre un cours par correspondance, d’aller au théâtre, de faire du jogging, de lire Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, surtout, le temps de bingewatcher la série House of cards, saison 1 et 2. C’est pas du temps, que ça prend, pour aller voir grand-maman, mais du courage. La vérité, c’est qu’on manque de courage.
Le courage de se rendre, d’affronter le regard accueillant des préposés en CHSLD en s’imaginant qu’il nous jugent, résultat d’un sentiment de culpabilité mal canalisé, le courage de parler à grand-maman, de trouver des sujets de conversation simples, qui se bouclent rapidement dans le creux d’une oreille, le courage de la flatter dans le cou et de la coller très fort parce que le toucher semble désormais le sens le plus pertinent pour communiquer avec elle et parce que, pour être honnête, je m’ennuie sûrement autant de coller ma grand-mère qu’elle s’ennuie de coller ses petites-filles.
Avoir un proche atteint d’Alzheimer, c’est faire un long deuil, étendu sur plusieurs années. C’est le contraire de la technique du diachylon. À l’occasion, je me console en me disant que si ma grand-mère n’était plus, il me semble je marcherais des kilomètres pour pouvoir la serrer à nouveau dans mes bras.
Ça prend le courage, aussi, de constater les pertes d’aptitudes depuis la dernière visite. Ce mois-ci, visiblement, c’est l’aptitude à mastiquer les aliments, ce qui est quand même moins pire que la fois où grand-maman a oublié que j’étais sa préférée. Avec la maladie d’Alzheimer, il n’y a pas que les noms et les visages qui semblent s’effacer, mais tous les acquis depuis la petite enfance. Deux gentilles dames m’expliquaient que leur mère, la nouvelle voisine de chambre de ma grand-mère, était convaincue qu’elle était en Grèce et se demandait pourquoi les jeunes préposés n’apprenaient pas le grec, comme si elle vivait son immigration inversée. Je ne leur ai pas raconté que moi, ma grand-mère, qui a toujours été d’une ouverture exceptionnelle, me regarde avec des gros yeux quand je lui présente «mon amoureuse». «Mon amie», finis-je par lui dire, à sa grande satisfaction.
Le courage de retenir ses larmes devant grand-maman, le courage de quitter grand-maman, de la laisser seule à son CHSLD, le courage de se promettre de revenir au moins une fois par mois en essayant d’y croire. En tout, ça aura pris gros max deux heures. Rien, en comparaison aux 20 années où ma grand-mère a été là pour moi. Combien de temps ça prendra pour que mon cœur s’en remette? Ça, c’est une autre affaire.