Shoshana Roberts: le problème, c’est l’accumulation
Si vous ne passez pas vos journées caché sous une pierre, à l’heure qu’il est, vous avez probablement entendu parler de Shoshana Roberts, cette New-Yorkaise qui a été filmée marchant dans New York et recevant sans broncher les remarques agressives des passants. Nombre de commentaires désagréables reçus en 10 heures: plus de 100, sans compter les clins d’œil et les sifflements. Le but avoué de la vidéo produite pour l’organisme Hollaback, dont l’objectif est de combattre le harcèlement de rue, est d’illustrer ce que vivent régulièrement plusieurs filles en milieu urbain.
Mais comme chaque fois qu’il est question de cette problématique, la vidéo dérange. «Alors, complimenter quelqu’un et lui souhaiter une bonne journée, c’est du harcèlement maintenant?» demande-t-on. Comme à chaque fois.
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C’est vrai, la vidéo montre une série de commentaires se situant plus ou moins avantageusement dans le spectre qui sépare les «gentils dragueurs» des gros colons qui font peur. «Comment ça va aujourd’hui? Souris! Souris!» «Quelqu’un t’a dit que t’étais belle! Tu devrais dire merci!» Dans ces commentaires non sollicités, les hommes revendiquent agressivement des rétroactions, et je pense que tous s’entendent pour concevoir cela comme du harcèlement.
Les choses se compliquent quand un homme interpelle simplement la comédienne en lui disant «Bon matin! Passe une belle journée O.K.?» Cette phrase est tout à fait correcte. Mais ce qui suit démontre exactement pourquoi il est possible de se sentir prise en otage par un simple «bonjour» inoffensif : l’homme aux paroles bienveillantes continue à marcher aux côtés de la comédienne pendant cinq minutes. Cinq. Minutes.
D’une certaine manière, j’étais contente que cette vidéo sorte parce qu’elle reflète une situation beaucoup trop familière que je me tue à expliquer depuis des lunes : le problème, avec les commentaires non sollicités de la part d’étrangers dans la rue, c’est à la fois l’accumulation et le fait qu’on ne sait jamais à quel moment des paroles bienveillantes mèneront à des comportements moins l’fun. Et d’expérience, ça arrive.
Parce qu’elle ne répond pas et qu’elle poursuit son chemin, Shoshana s’est fait reprocher d’être bête, raison pour laquelle les hommes de la vidéo auraient insisté avec agressivité. Cela implique qu’une femme qui se promène dans l’espace public aurait le devoir d’être polie et gentille en tout temps. En tant que femme qui marche à l’occasion dans la rue, je sais toutefois que ne pas répondre est peut-être le meilleur moyen d’avoir le moins d’ennuis possible. Répondre, c’est ouvrir la porte à plus. Et pourtant, des ennuis, on s’en attire aussi en suivant son chemin sans rétorquer. Un beau cas de catch-22 pour la flâneuse urbaine.
Vous trouvez ça plate qu’on en soit rendus là? Moi aussi. Alors pourquoi ne pas essayer de changer les choses, plutôt que de remettre en question le vécu des femmes et de militer pour le droit à dire «bonjour» avec un sourire?
Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.