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Mylène Paquette: «Ma carrière de navigatrice ne fait que commencer»

Mylène Paquette: «Ma carrière de navigatrice ne fait que commencer»
Photo: Patrick Mével

Il y a un an, Mylène Paquette devenait la première Nord-Américaine à traverser l’océan Atlantique Nord à la rame en solitaire, après 129 jours de navigation. Elle publie ce mois-ci le récit de sa traversée intitulé Dépasser l’horizon, passant de sa découverte de la voile à son arrivée à Lorient, en France, en novembre 2013. Entretien.

Y a-t-il des choses que vous avez hésité à raconter dans votre livre?
Oui, il y a plein de petites choses qui ont été difficiles, dont on n’avait pas parlé dans les médias que j’ai finalement confessées dans le livre. À mon arrivée à Lorient, par exemple, on avait seulement dit aux médias que j’avais fait une crise de nerfs parce que je m’ennuyais de mon bateau. En réalité, c’était parce que deux des membres de mon équipe sont allés sur mon bateau pour prendre mes caméras, pour éviter le vol. Mais normalement, en navigation, il faut toujours demander la permission au capitaine avant d’embarquer sur son bateau, c’est une règle de bienséance. Ils pensaient bien faire, mais moi je me suis effondrée en larmes quand je l’ai su.

On apprend également que la navigation s’est présentée à vous un peu comme une destinée. Qu’est-ce qui vous attirait autant dans cet appel de l’océan?
On dirait qu’on retourne à l’époque des conquérants, à l’époque où on était des explorateurs. C’est le retour à la base qui m’attirait, le retour à nos besoins primaires. Il a quelque chose de très poétique aussi dans le contact avec l’océan, le contact avec la nature. C’est une zone qui n’est pas habitée. Il y a quelque chose d’un peu extra-terrestre.

J’avais une grande quête de l’absolu, j’avais une urgence de vivre à la moitié de ma vingtaine. Ça s’est traduit par une espèce de recherche de la découverte. Je savais que je voulais voyager, mais je n’avais pas envie de voir un pays en particulier. Donc, aller à un endroit où il n’y a normalement pas âme qui vive, ça m’a tout de suite charmée.

On découvre aussi la jeune patiente Cynthia qui vous a motivée en vous disant que les adultes ne savaient pas ce que c’était que d’affronter ses peurs. C’est comment, finalement, d’affronter ses peurs?
Je ne veux pas comparer ma peur de l’eau à une peur de mourir [d’un enfant malade]. Mais faire face à ses peurs, ça demande du courage à chaque instant. Ça demande de la rigueur, de l’humilité, de nommer nos peurs et d’essayer de les étudier, de les comprendre pour finalement leur faire face.

On voit vos émotions passer d’un extrême à un autre à la lecture de votre livre…
Moi je dis que c’était «surette» [rires]. Tu sais quand tu mords dans un citron, ça fait «ouch». J’avais des émotions «surettes». Même dans la préparation. C’était tellement difficile. On dirait que j’expérimentais des émotions, et même la vie, d’un autre angle avec tout ce projet. Ça m’a appris à mieux me connaître.

Vous dites que l’échec d’un navigateur n’est pas perçu comme celui d’un autre athlète comme un joueur de hockey. Quelle est la différence?
Les gens ne connaissent pas assez la navigation au Québec, ça ne fait pas partie de nos mœurs. En dessous des articles qui parlent de courses de navigateurs, je vois beaucoup de commentaires du genre: «franchement, qu’on ne dépense pas une cenne pour aller les chercher, ils se sont mis les pieds dans les plats». Les gens critiquaient beaucoup. On ne dit jamais ça d’un joueur de hockey, pourtant, c’est l’argent des contribuables qui permet de le soigner s’il va à l’hôpital après une commotion cérébrale. Mais quand un homme est en péril en mer, ce n’est pas l’argent des contribuables qui paie pour le rapatriement. Nous payons des assurances très chères pour ça. Le défi, c’est l’éducation populaire.

Qu’est-ce qu’on ne connaît pas assez sur la santé de l’océan?
Ce qui m’inquiète, c’est la quantité de plastique que j’ai croisé. C’est inquiétant pour l’océan, mais c’est inquiétant aussi pour notre alimentation. Selon l’ONU, en 2035, les océans seront vidés, il n’y aura plus rien à tirer de l’océan.

Mais en même temps, je veux aussi parler de sa beauté, des oiseaux et des mammifères qui y vivent. Ce n’est pas juste un paquet de trouble. Il y a des profondeurs qui ne sont même pas encore explorés. On connaît très peu l’océan, et j’espère le faire découvrir plus.

Comptez-vous refaire un aussi gros périple en solitaire?
Je pense que ma carrière de navigatrice ne fait que commencer. Je suis maintenant mieux reconnue comme navigatrice, donc je ne peux pas arrêter là. Ma carrière commence. Il y a des athlètes qui prennent leur retraite à 20 ou 25 ans, mais les navigateurs peuvent la commencer à 35 ans.

Avez vous toujours des séquelles physiques à la suite de votre traversée?
Ce n’est pas romantique du tout. On pourrait croire que j’ai mal au dos ou aux mains…mais non, j’ai mal à au gros orteil gauche [rires]. Le siège de mon bateau était un peu croche. J’ai donc poussé tellement croche avec mon pied gauche que mon os s’est égrainé. Pour le reste, le corps a bien fait les choses.

Avez vous toujours des problèmes financiers ?
Non. J’avais environ 120 000$ de dettes avant ma traversée. En chemin, j’ai reçu à peu près 40 000$ pour le paiement de conférences et grâce à des campagnes de financement. Finalement, en janvier, je n’avais plus de dettes.

Comment vous êtes-vous sentie en revivant tous les détails de votre périple pour écrire votre livre?
Je me suis sentie chanceuse. J’ai pris de mauvaises décisions pendant ma traversée, mais malgré tout, l’océan m’a laissée passer. En l’écrivant, je m’énervais, même, en revivant les événements, les vagues que j’ai affrontées. Je devais me calmer, puis réaliser que j’étais revenue sur terre.
ACTU-Livre Dépasser l'horizon-Mylène Paquette

Dépasser l’horizon
Les Éditions La Presse
À paraître le 17 novembre

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