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Naviguer dans le noir: difficile accès à l’internet pour les personnes aveugles

Naviguer dans le noir: difficile accès à l’internet pour les personnes aveugles
Photo: Josie Desmarais

De trop nombreux sites web sont encore peu accessibles aux 304 400 Québécois, dont 77 955 Montréalais, ayant des déficiences visuelles.

Alexandre Bellemare a 28 ans et est non-voyant de naissance. Il a commencé à apprendre à se servir d’un ordinateur à peu près au même moment que le braille, soit vers l’âge de six ans. Pour son travail, il passe l’essentiel de ses journées sur l’internet. Malgré tout, il éprouve des difficultés importantes à effectuer diverses transactions sur le site web de son institution financière depuis que ce dernier a été refondu.

«C’est une catastrophe. Ça m’a pris 30 minutes pour payer une facture, et je suis habitué. Pour d’autres, ça peut prendre la journée. Je songe sérieusement à changer d’institution financière», a menacé M. Bellemare.

Les personnes aveugles se déplacent généralement sur leur bureau d’ordinateur et dans les pages web avec les flèches de leur clavier. Jamais avec une souris. Un lecteur d’écran lit à voix haute ce qui est affiché à l’endroit où se trouve le curseur. Le texte peut aussi surgir simultanément sur un afficheur braille, que l’utilisateur parcourt avec ses doigts.

Plusieurs obstacles peu­vent empêcher les personnes ayant des déficiences visuelles d’accéder facilement au contenu du web. Il y a par exemple les menus déroulants qui ne se déroulent pas, les photos sans description vocale, les petits tests visuels servant à confirmer que l’utilisateur n’est pas un robot et les liens que le lecteur d’écran n’est pas capable de reconnaître. Parfois, du son se déclenche automatiquement et empêche l’utilisateur d’entendre la description vocale.

Dans le cas de l’institution financière de M. Bellemare, il y a notamment des liens cliquables qui ne sont pas indiqués comme tels et des pop-ups importants qui ne sont pas signalés. Lors de la visite de Métro chez lui, M. Bellemare a aussi eu de la difficulté à naviguer sur un grand site de nouvelles.

Des critères d’accessibilité
Les programmeurs peuvent pourtant augmenter la qualité de leurs sites en respectant certaines normes d’accessibilité. Les organismes publics provinciaux sont d’ailleurs tenus de respecter les standards SGQRI 008-01 depuis 2012. Ces critères, qui visent à prendre en compte les utilisateurs ayant des limitations visuelles complètes ou partielles, concernent principalement la façon dont le contenu est structuré. Il s’agit par exemple de préciser le texte à prononcer à la place d’une image ou de coder la hiérarchie des titres dans la page afin que l’utilisateur non-voyant puisse déterminer l’importance de ce qui lui est lu.

«Lorsqu’on conçoit un site web, il faut se mettre dans la peau d’une personne ayant des limitations fonctionnelles, estime Vincent François, consultant en accessibilité du web. Mais ce n’est pas encore pris au sérieux dans l’ensemble du monde du web. Ni par le gouvernement, ni par l’industrie.»

M. François n’a pas vraiment noté d’amélioration du degré d’accessibilité des sites web dans les dernières années. Selon lui, l’adoption de standards n’est pas suffisante. Il faudrait imposer des obligations légales d’accessibilité aux entreprises privées, donner des formations à grande échelle au gouvernement et faire de la sensibilisation. En Ontario, par exemple, les entreprises et organismes de 50 employés ou plus doivent se soumettre à des règles d’accessibilité des contenus web.

«L’accès aux sites web reste un problème pour beaucoup de personnes ayant des limitations visuelles. Seuls les débrouillards s’en sortent.» – Vincent François, consultant en accessibilité du web

De l’aide pour s’en sortir
Le travail de Julie Gauthier, spécialiste en réadaptation en déficience visuelle à l’Institut Nazareth et Louis-Braille (INLB), consiste à donner quotidiennement des trucs aux personnes non-voyantes pour l’utilisation d’un ordinateur. Mme Gauthier estime que l’utilisation de l’internet est un défi important pour sa clientèle, notamment parce que les sites sont tous conçus différemment.

«Une personne qui voit bénéficie d’une vue d’ensemble de la page. Celle qui ne voit pas va y accéder partiellement, une section à la fois. Les stratégies qu’on enseigne permettent de se débrouiller dans plusieurs situations, mais il y a régulièrement des obstacles. Les sites les plus difficiles sont ceux dont les éléments ne sont pas indiqués
clairement», explique-t-elle.

L’utilisation de l’internet est d’une importance capitale pour l’autonomie des personnes non-voyantes. Ainsi, 1268 usagers de Montréal, Laval, la Montérégie, l’Estrie et l’Outaouais ont été desservis par l’INLB en communication informatique adaptée pendant l’année 2014-2015.

M. Bellemare estime aussi que l’utilisation de l’internet est un enjeu d’intégration sociale. «Tout passe principalement par là, que ce soit les courriels, le commerce, les transactions bancaires, le travail. Et c’est difficile pour l’utilisateur moyen», souligne-t-il. Il espère que cet enjeu soit davantage pris en compte dans notre société.

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