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06:20 4 mai 2016 | mise à jour le: 6 mai 2016 à 01:53 temps de lecture: 6 minutes

Voyage dans la galaxie politique

Voyage dans la galaxie politique

Les gouvernements Couillard et Trudeau ont-ils des similitudes avec des téléséries comme Stargate ou Star Trek? Qu’est-ce que Star Wars peut enseigner aux démocraties d’aujourd’hui? Dans D’Asimov à Star Wars : représentations politiques dans la science-fiction – un rare livre en français sur le sujet –, des universitaires mordus du genre ouvrent la discussion sur ces phénomènes culturels et notre monde. Voyage dans la galaxie politique avec Isabelle Lacroix et Karine Prémont, codirectrices de l’ouvrage et professeures à l’Université de Sherbrooke.

Star Wars et la peur
Souvent décriée, la trilogie des années 2000, où on observe l’effritement de la république, est un cas d’école des dangers qui peuvent menacer les démocraties. «Ce qui justifie l’instauration de l’Empire, c’est la peur», dit Mme Lacroix. Un sentiment d’insécurité s’installe après un attentat contre la sénatrice Padmé Amidala. Palpatine, qui a accédé au pouvoir par la voie démocratique (comme Hitler dans les années 1930), va alors instrumentaliser cette menace terroriste pour faire voter des mesures d’urgence et s’attribuer plus de pouvoir.

«Dans notre réalité, bien sûr que c’est normal d’avoir peur de ces organisations terroristes qui menacent directement notre sécurité dans des endroits qu’on croyait immunisés, comme le cœur de Paris, affirme Mme Lacroix. Que fait-on avec cette peur-là? Nos acteurs politiques vont-ils prendre le pari d’un renforcement des mesures de sécurité ou contrer cette peur en proposant un autre modèle? Star Wars nous dit que le discours de la peur, renforcé par des autorités politiques, est très dangereux.» Au Canada, les attaques des dernières années ont mené à un affaiblissement des libertés individuelles, avec l’adoption du projet de loi antiterroriste C-51.

«La lourdeur bureaucratique peut être utilisée par des gens malintentionnés, ajoute la professeure de l’Université de Sherbrooke. Cette façon dont Palpatine va détourner les institutions et les procédures, ça peut se produire dans le réel. Il faut être attentif.»

ACTU - science-fiction Palpatine

Un parallèle est également fait entre un épisode où la Fédération du commerce exerce un blocus autour de la planète Naboo et la souveraineté canadienne menacée en Arctique. Avec le réchauffement climatique et la fonte des glaces, l’ouverture de nouvelles voies maritimes attise la convoitise de pays comme la Russie. «Comment va-t-on gérer cette situation? se demande Mme Lacroix. Est-ce que ça va dégénérer en un conflit d’intérêts commerciaux, comme dans Star Wars? Ou, au contraire, va-t-on développer un modèle de collaboration?»

«Les bons auteurs et cinéastes sont capables de sentir les craintes de leur société, de voir les changements qui sont en train de s’opérer, et les poussent au maximum. La science-fiction nous permet d’évaluer nos réactions, de tester les évolutions et d’entrevoir des solutions… avec cet espoir d’une humanité triomphante, d’une solidarité forcée au départ par la nécessité d’un danger particulier, mais qui finit par révéler la vraie nature humaine.» –Karine Prémont, professeure de science politique à l’Université de Sherbrooke

Du Canada dans Star Trek, du Québec dans Stargate
La série Star Trek, qui se déroule dans un univers utopique où le bien de la collectivité a préséance sur celui des individus, s’oppose notamment à Stargate, plus réaliste.

Dans un sens, le Québec, c’est Stargate, caricature Isabelle Lacroix : «Le gouvernement de Philippe Couillard est très axé sur le redressement des finances publiques. Avec ces contraintes budgétaires, on est dans ce pragmatisme de l’exercice du pouvoir.»

«Pour moi, Ottawa, c’est Star Trek, compare-t-elle. Justin Trudeau nous promet les sunny ways : une société égalitariste, ouverte sur le monde et qui accepte les différences. Il y a une certaine résonance avec Star Trek. Ce qu’on ne peut pas encore savoir, car c’est trop tôt, c’est s’il sera rattrapé par le pragmatisme de la gouverne à la Stargate

Interstellaire et l’homme laissé à lui-même
La plus récente œuvre de Christopher Nolan fait partie de ces films où des équipages partent en mission afin de trouver une planète habitable en remplacement de la Terre. «Plus aucune autorité légitime ne s’exerce à eux», explique Mme Lacroix. Certains retournent à l’état de nature, un concept du XVIIe siècle de Hobbes.

«La force de ces œuvres-là, c’est que tout le monde arrive à la conclusion “Dans le même contexte, j’aurais agi de la même façon.”» – Isabelle Lacroix, professeure de science politique appliquée, sur l’instinct de survie d’un être humain dans l’espace

«Dans Interstellaire, le Dr Mann se retrouve dans une situation de survie. Il va se mettre à ne travailler que dans le sens de ses intérêts», mettant en péril les astronautes. Dans le monde réel, Mme Lacroix cite l’exemple des criminels qui ne fonctionnent pas selon les codes de conduite de la collectivité.

ACTU - science-fiction Independence Day

Le jour de l’indépendance des États-Unis
Karine Prémont utilise ce film de 1996 pour faire comprendre «les États-Unis d’aujourd’hui et ce qui rattache les Américains entre eux».

«Tous les mythes fondateurs y sont, comme le discours du président qui décide de se joindre à la flotte pour combattre les extraterrestres. Dans les films de science-fiction en particulier, on voit les mythes fondateurs parce que les Américains aiment sauver le monde, et qu’il y a toujours un péril extraordinaire qui menace l’humanité.»

Les stéréotypes dans les comics
Apparus aux États-Unis dans les années 1930, les comic books sont encore très populaires et leurs adaptations au cinéma se multiplient. Pourtant, les stéréotypes sur la diversité culturelle et la féminité y demeurent nombreux. «On aime les superhéros parce qu’ils sont tout ce qu’on n’est pas, mais tout ce qu’on voudrait être, indique Mme Lacroix. Il n’y a pas de politically correct, mais plutôt cette volonté d’une force brute, extraordinaire, associée aux hommes par rapport aux femmes. Wonder Woman est montrée avec des courbes et des muscles proéminents.» Selon la professeure, le discours de respect de la diversité n’a clairement pas encore passé cette barrière-là.

ACTU - science-fiction D'Asimov à Star WarsD’Asimov à Star Wars: représentations politiques dans la science-fiction
Presses de l’Université du Québec