Culture
08:43 6 juin 2018 | mise à jour le: 10 juin 2018 à 08:48 Temps de lecture: 5 minutes

Obia le Chef: Chef de file

Obia le Chef: Chef de file
Photo: Josie Desmarais

Après des années à se frayer un chemin dans les dédales du hip-hop québécois, Obia le Chef peut voir la lumière au bout du tunnel.

Vétéran de la scène montréalaise, auteur de plusieurs mix tapes, le rappeur a récemment lancé Soufflette, son premier album solo officiel, sur la renommée étiquette 7ième Ciel, qui rassemble la fine fleur du rap keb (Alaclair Ensemble, Brown, Koriass).

Il n’y a pas si longtemps, il songeait pourtant à accrocher son micro, faute de pouvoir vivre de son art. Comme il le dit (dans un contexte bien différent) sur DDLD, «le cœur a ses raisons, mais la tête a ses réserves».

«Ce n’est pas évident d’être indépendant. Tu brûles la chandelle par les deux bouts, a confié le MC d’origine haïtienne. J’ai passé cinq ans, de 2009 à 2013, plongé dans la musique, à ne faire que ça. À un certain moment, j’ai frappé un mur. Il fallait que je me recentre. C’est avec le recul que j’ai vu que ma passion était toujours là.»

Sa passion, Obia la partage sur ce «premier» opus avec des collaborateurs de haut vol. Doté d’une «liberté artistique totale» par 7ième Ciel, il s’est notamment entouré de Kaytranada, Prix Polaris 2016, du duo belge Caballero & Jeanjass, de High Klassified, qui a collaboré avec Future et avec The Weeknd, et du Roi Heenok, porte-étendard du gangsta rap québécois, dont la Cocaïno rap musique a résonné jusqu’en Europe.

«Je ne collabore pas avec beaucoup de monde, j’y vais avec les gens avec qui j’ai des affinités, que j’écoute et que je respecte», explique-t-il, soulignant au passage que, comme lui, la majorité des participants étaient issus de la communauté haïtienne.

«Sachant que c’était pour un album qui allait être endisqué et enregistré de façon professionnelle, j’ai voulu m’ajuster. Je me suis donné moins de “lousse” que pour un street album ou un mix tape. Au niveau de la production, des instrumentaux, des paroles, des refrains, du mixage, tout est professionnel. Ce n’est pas un album de garde-robe.»

«J’y suis allé avec une approche un peu plus accessible tout en gardant mon intégrité, insiste l’artiste de 34 ans. Le but, c’est de faire de la musique pour que les gens la reçoivent. Et si les gens ne sont pas capables de la recevoir, s’ils entendent seulement un gars qui débite des mots sans saisir l’essence du message, ça revient à faire de la musique uniquement pour soi.»

Obia n’a pas délaissé pour autant son style frondeur et ses pointes bien senties, lui qui a aussi fait sa marque dans le slam et dans les joutes verbales entre MC. (Dans un registre bien différent, on peut d’ailleurs l’entendre régulièrement au combat des mots de l’émission Plus on est de fous, plus on lit! sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première.)

«Je voulais faire un album qui sonne bien en show. C’est fait pour la scène et pour les chars avec des gros systèmes de son.» -Obia le Chef

Sur Queuleuleu, pièce à l’ambiance trap qui ouvre le disque, il déverse son fiel sur les apprentis MC et leurs «mix tapes à chier». Une bravade essentielle quand on se proclame chef?

«Pas nécessairement, mais j’ai toujours rappé ainsi. Je viens d’un milieu de rap battle, où on proclame: “Fuck tout le monde, je suis le meilleur.” Il fallait aussi que je reste fidèle à la chose.»

Même s’il affirme ne pas faire de «rap engagé» afin de ne pas vendre «[s]on âme au diable crédit», le rappeur sait aussi dénoncer les hypocrisies de sa société.

«Au Québec, la métropole est négrophobe, proclame-t-il dans Ten. On est perçus comme des prédateurs dans la ville. C’est pour ça qu’ils ont shippé P.K. à Nashville.»

Même s’il ne s’associe pas totalement à ce style, il questionne aussi la place accordée aux rappeurs street québécois, qui évoluent en marge de l’industrie musicale et des médias grand public.

«On juge davantage le contenant que le contenu. Loud, les Dead Obies ou Manu Militari parlent de drogues, de la violence du hood. Ils ont des propos street. Mais si c’est un Blanc québécois qui le dit, on ne dira jamais qu’il fait du street. Une même pièce chantée par quelqu’un comme Lost serait automatiquement qualifiée de rap street, parce que c’est un Noir. Il y a une certain ambiguité là-dedans.»

Cette situation est d’autant plus paradoxale que le rap, peu importe le style, fait déplacer les foules plus que jamais.

«Les médias populaires et les dirigeants ne veulent pas mettre en avant ce volet-là du rap, même s’il est largement consommé. Les Enima, Lost ou Izzy-S ont tous des millions de vues sur YouTube, mais tu ne vas pas les voir dans les festivals. Personne ne veut endosser les risques et l’image derrière ça. Mais la vérité, c’est qu’il n’y a généralement pas d’embrouilles dans ces shows-là. En vérité, c’est juste des gars qui font de la musique et qui vibent

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