Le cri de l’âme de Charles Bradley
Aujourd’hui, Charles Bradley rameute les foules et se produit dans le cadre d’événements musicaux courus. Pourtant, il y a deux ans encore, ce soulman vivait dans l’anonymat quasi complet. Présenté dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) qui débutent mercredi, Soul of America dresse un portrait poignant de l’homme. Poull Brien, le réalisateur qui a suivi Bradley dans sa quête de réussite, raconte.
Au cours de sa rude existence, Charles Bradley a connu la rue, la drogue, la misère. Né en Floride d’une mère qui l’a parfois malmené, l’homme s’est sauvé de chez lui à 14 ans. Sans scolarité, illettré, il a dormi dans le métro de New York, passant ses nuits à changer de wagon. Il a travaillé en tant que cuistot, puis, inspiré par ses collègues qui lui trouvaient une grande ressemblance avec James Brown, il s’est mis à personnifier le parrain de la soul au hasard des clubs et des nuits.
Un bon jour, approchant la soixantaine, démuni, désespéré, il a frappé à la porte de Daptone Records, l’étiquette de disques brooklynoise créée en 2001 par Gabriel Roth et Neal Sugarman, deux maniaques du funk et de la soul qui ont mis Sharon Jones sur la mappe. Une chanteuse qui, comme on sait, a également vécu des années de misère avant que la hype et le succès lui tombent enfin dessus.
Ainsi, les gars ont signé Charles Bradley et, à l’âge noble de 62 ans (!), le chanteur autodidacte s’est préparé à sortir son premier disque, No Time For Dreaming. Pas le temps de rêver.
À quelques mois de la parution de l’album, Poull Brien, réalisateur américain ayant œuvré dans la pub et le court métrage, a tourné une vidéo pour une des chansons de Bradley. Puis, il a convaincu le viscéral vocaliste de le suivre avec son équipe pour les besoins d’un documentaire. Pendant près de deux ans, sa petite bande et lui, équipés «d’un vieux laptop, de quelques disques durs et de deux caméras Canon de la taille d’une main», ont filmé l’homme, marqué par la vie, mais mené par un espoir fou de réussir.
«Sincèrement, je ne peux pas vous dire combien de fois nous avons bouclé nos journées de tournage en nous disant à quel point nous étions chanceux de pouvoir travailler avec un type pareil. Il illumine la pièce! Il sème l’espoir!» s’exclame Poull Brien lorsque nous le joignons au téléphone. «Il est si authentique, si vibrant!»
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C’est après avoir fait le tour du circuit festivalier que Soul of America sera présenté aux RIDM. Avec des plans travaillés, des témoignages inspirés et de bons extraits de concert, cet excellent docu présente Bradley, le gars sympa qui connaît tout le monde dans le coin, qui prend soin de sa mère malade, qui vit dans une atroce solitude et qui, soudain, s’effondre devant la caméra et confesse qu’il pense souvent à tout abandonner. Pas juste la musique, mais aussi la vie.
«À ce moment-là, moi, j’étais préoccupé par l’angle de la caméra et je me demandais si le son était bon, raconte Brien. J’étais tracassé par tous les détails techniques et je ne comprenais pas réellement ce qu’il racontait. Contrairement à mon équipe, dont tous les membres se sont mis à pleurer. Ce n’est qu’aujourd’hui, en voyant mon film à répétition au cours des représentations dans les festivals, que je prends la mesure de ses confidences…»
Dans une autre scène particulièrement émouvante, Charles Bradley s’émeut aux larmes d’être «en page 6 du New York Post!» Son exemplaire du journal à la main, il se balade dans le quartier en montrant sa photo à ses copains, fier comme un paon. «En réalité, ce n’était pas la page 6, c’était quelque chose comme la page 46, se souvient Brien. Mais pour lui, ce petit article dans le journal, ça voulait dire la réussite.»
La preuve, pour Brien, que les journalistes culturels, les blogueurs et les réalisateurs de documentaires se doivent de ne pas ignorer les artistes moins «mainstream» et d’être constamment à l’affût. «Ça prend des gens pour découvrir tous ces musiciens talentueux qui crèvent de faim. Ça prend des voix qui parleront de ces artistes qui méritent toute l’attention du monde, mais qui demeurent, pour l’instant, dans l’ombre.»
Une des chansons de Bradley qu’on entend dans ce docu s’intitule d’ailleurs Why is it So Hard to Make it in America?. Pourquoi est-ce si difficile de réussir en Amérique? Une question qu’on se pose souvent en regardant le film. Pourquoi?
«Honnêtement, je n’ai pas de réponse à cette interrogation, avoue le réalisateur. Et je crois que cette chanson serait complètement différente si, moi, je la chantais. J’ai été dans une superbe université; Charles n’a même pas été au primaire. J’ai eu plein de possibilités; il a eu une enfance brisée… Reste qu’il avait trois choses qui jouaient en sa faveur : le talent, une détermination maniaque et un amour profond pour tous les gens qui l’entourent. Ce gars-là, il respire carrément l’amour!»
Pour Brien, qui habite lui aussi à Brooklyn, suivre Bradley dans son quotidien a été une expérience transformatrice. «Il habite à un kilomètre et demi de chez moi, mais entre son univers et le mien, il y a tout un monde! C’est le jour et la nuit. La pauvreté qu’il doit affronter, les gens avec qui il se tient… C’est fou! Grâce à lui, j’ai découvert un milieu que je ne connaissais pas du tout. Il a complètement changé ma vision de la vie…»
- Les RIDM
Du 7 au 18 novembre
- Soul of America
Les 10 et 12 novembre