Culture

Fred Fortin: à la recherche de l’imperfection

Fred Fortin: à la recherche de l’imperfection
Photo: Josie DesmaraisFred Fortin/ Josie Desmarais

Surprise! L’auteur-compositeur-interprète Fred Fortin fait paraître aujourd’hui, sans avertissement, son sixième album solo, Microdose. Un disque inattendu et volontairement imparfait, «apparu tout seul, comme ça».

«Je faisais des tounes en formule homme-orchestre. Juste pour « pimper » ma tournée solo, peut-être pour en faire un petit EP [microalbum]. Un moment donné, j’ai ramassé tout ça et je me suis dit: ’’C’est un album’’. J’ai amené ça chez Grosse Boîte [sa maison de disques] et je leur ai dit: « V’là un disque ».»

Avec son franc-parler et son accent du Lac, Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron résume, en quelques phrases, l’histoire derrière son sixième album, qui succède au très réussi Ultramarr (2016).

On se doute que la réalité est un peu plus complexe, mais ce résumé colle parfaitement à l’âme de Microdose, un album enregistré et réalisé en toute simplicité. 

Douze chansons, «presque des maquettes», composées en formule guitare-drum par le musicien de 48 ans et enregistrées dans ses terres, à Saint-Félicien.

Ses comparses habituels, Olivier Langevin, Frank Lafontaine et Joe Grass, ne sont intervenus que pour l’enregistrement final, question de fignoler le tout (mais pas trop).

«C’est vraiment très rapide, très brut. Pas de polissage, rien. C’est pour ça que l’album est apparu vite, parce qu’il n’y a pas de travail de production excessif», insiste doucement Fred Fortin. C’est un premier jet. Ç’a son charme et ses défauts; faut les assumer. Déjà, il y a des tounes que je joue live, et je pense que je les joue mieux que sur l’album. C’est normal, parce que c’étaient les premières fois que les jouais.»

Les fans de longue date de Fortin ne seront pas dépaysés, le son de Microdose rappelant celui de ses premiers disques – comme Le plancher des vaches – dans cette recherche «du grit et de la capture du moment».

«J’aime cette optique : prendre la photo d’un certain moment, sans tricher. C’est comme ça que je joue; ce sont mes défauts, mais aussi mes qualités», explique celui qui ne se décrit pas comme un grand musicien, mais comme un «travaillant».

La forme d’abord

Ce sixième opus est dans la veine du folk brut, parfois planant, auquel Fortin nous a habitués depuis maintenant deux décennies. Le rock, les distorsions et les gros riffs ne sont jamais loin non plus.

«Je voulais faire des tounes qui sont l’fun à jouer. Des chansons en formule homme-orchestre, ça peut être vraiment cérébral et prendre des heures à monter. Je me proposais plus d’aller dans le easy going, des beats rock carrés, que je joue sans trop penser.»

Avec des titres comme Cuite, King Size, Cave ou Redneck, on se doute que Fortin ne fait pas dans la dentelle non plus dans ses paroles.

On y trouve plutôt l’intérêt aigu du Jeannois pour le côté sombre de l’humanité : les excès, la débauche, les lendemains difficiles et les cœurs brisés. 

«J’aime bien tout ce qui est du vice chez l’être humain : la cigarette, la cocaïne, etc. Ça me fascine, la vulnérabilité humaine à s’autodétruire et à en tirer du plaisir, souligne celui qui officie aussi au sein de deux des monstres sacrés du rock québécois, Gros Mené et Galaxie. L’impulsion, le sexe, ç’a tout le temps été présent dans le rock. Ce sont des clichés dans lesquels on puise.»

Fortin possède toujours ce talent à créer un univers en une seule chanson, créant un personnage ou parlant de lui-même à mots détournés. 

«Le personnage peut devenir le véhicule d’une chanson. Ça peut être personnel ou pas. J’ai de la difficulté à élaborer là-dessus, admet-il en souriant. Je n’ai pas de réponse et c’est correct comme ça. Sur le coup, je serais capable d’expliquer, mais après, c’est tout mélangé.»

Une chose est sûre, c’est que la musique est le premier vecteur de création pour Fred Fortin. Les paroles viennent ensuite.

«C’est souvent une réaction à la musique qui vient orienter le texte. C’est la musique qui me parle; les histoires viennent avec le décor musical que j’ai bâti. C’est beaucoup une question d’instruments, c’est pas si mystique que ça.»

«On est dans un monde de polissage, de production et d’ »overproduction ». J’aime aller à l’envers de ça.» – Fred Fortin

Il donne pour exemple la chanson-titre de l’album, ballade vaporeuse sur «les adeptes de la microdose» réunis à San Francisco, «des geeks, des intellos [qui] ne mangent que végane, intégral, bio».

«J’ai travaillé avec Diane Tell [vous avez bien lu!] et je lui ai fait quelques tounes bossa nova. Disons que j’avais le majeur 7, l’accord typique des années 1960, à portée de main. La consonance de la musique m’a amené à faire une pièce là-
dessus, qui se moque un peu de toutes les modes qui viennent de San Francisco.»

Autre belle preuve d’imagination : Redneck, gros rock sale où le chanteur se glisse dans la peau d’un redneck, justement, qui réclame «le droit d’avoir un pick-up» et «de brûler du gaz».

«C’est exagéré, c’est gros, mais en même temps on est des rednecks au Lac-Saint-Jean, sans être
des colons nécessairement, précise le natif de Dolbeau. J’essaie de prendre le point de vue du redneck. Au début, je trouvais ça gros, les accords; je « feelais » comme si je faisais une toune d’Éric Lapointe. Mais j’ai fini par assumer. Je me moque un peu, mais en même temps, c’est moi aussi.»

C’est lui aussi, ce père de famille un peu excédé qui fait «des kilomètres sur les traces de Led Zeppline [sic] entre Saint-Prime et Val-d’Or» et qui paye une rince à ses trois enfants sur Led Zeppline.

«Ça fait pif-paf-powf un dimanche après-midi / La chicane autour de Wendy / Léo dit que c’est Mathias / Mathias dit que c’est Léonie / Mais qu’est-ce que je fais faire? Mélane t’à l’épicerie.»

«C’est vraiment une scène familiale, assure Fred Fortin. Je riais en l’écrivant. Je me suis dit : « Au pire, ça ne sortira pas d’icitte »; je le faisais comme un exercice. Il s’avère que tout le monde peut vivre ça aussi. Je me suis impliqué, et mes enfants aussi. Too bad, ils avaient juste à pas me faire suer de même».

Comme quoi l’imperfection est souvent la meilleure inspiration, en paroles comme en musique.