Culture

Héritage: les rêves d’une vie meilleure

Héritage: les rêves d’une vie meilleure
Photo: Andrej Ivanov/MétroHéritage, avec Frédéric Pierre et mise en scène par Mike Payette est présenté chez Duceppe jusqu'au 5 octobre.

Soixante ans après sa création, la pièce A Raisin in the Sun, classique afro-américain signé Lorraine Hansberry, aborde des enjeux encore brûlants d’actualité. Héritage en est la première adaptation francophone au Québec.

On n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie. Les membres de la famille Younger en savent quelque chose, eux qui ont le malheur d’être Noirs dans le Chicago des années 1950. Le jeune Travis, sa mère Ruth, son père Walter, sa tante Beneatha et sa grand-mère Lena, dite Mama, vivent entassés dans un logement insalubre du quartier South Side.

L’arrivée imminente d’une prime d’assurance de 10 000$ laisse espérer à tous des jours meilleurs: Mama souhaite devenir propriétaire, Walter veut se lancer en affaires, Beneatha espère financer ses études en médecine… Sauf que 10 000$, c’est assez pour aspirer à une vie meilleure, mais insuffisant pour réaliser tous ses rêves.

Entrevue avec le comédien Frédéric Pierre, qui tient le rôle de Walter.

Qu’est-ce qui vous a le plus interpellé dans ce récit?

En partant, je dirais la courbe psychologique de mon personnage. En première lecture, sachant que j’allais interpréter Walter, je suis devenu fasciné par son cheminement, ses aspirations, ses rêves et, surtout, à quel point il souffre de ne pas pouvoir se réaliser.

Après, avec une vision d’ensemble, c’est la réalité d’une famille noire des années 1950 qui m’a interpellé. On a tout de suite le réflexe de penser au contexte de la ségrégation, mais comme la pièce est un huis clos, qu’on est tout le temps dans l’appartement de la famille, il y a quelque de chose de très universel et de très beau: on traite de dynamiques familiales. Bien sûr, on est dans le contexte social d’une époque, mais entre les quatre murs de la maison, c’est juste une famille. On joue beaucoup sur ces deux aspects: cela évoque la condition des Noirs en Amérique à cette époque, et en même temps, on parle de thématiques profondément humaines.

Vous interprétez Walter, un homme qui a des idées de grandeur, qui rêve de richesse, mais qui est très amer et colérique. Quel rapport entretenez-vous avec ce personnage?

En plus d’être exclu socialement, il se sent rejeté de sa famille. J’ai grandi en me sentant différent, donc je me reconnais un peu en lui, mais ça n’a pas généré en moi les mêmes frustrations, car j’ai eu des chances. Lui, il n’en a pas.

Les personnages se font souvent dire qu’ils devraient se contenter de ce qu’ils ont. Y a-t-il un parallèle à faire avec l’expression québécoise «être né pour un p’tit pain»?

Ouais, on pourrait dire ça. [Rires] Walter est loin de vouloir se contenter de ce qu’il a, au contraire. Il est en pleine crise. Même qu’il le reproche aux autres…

Il a beaucoup de colère en lui…

Oui, mais ça ne m’intéresse pas de passer deux heures à crier sur scène. Il y a plusieurs moments dans le texte où l’auteure suggère une certaine colère, où j’essaie plutôt d’y mettre une peine. Je ne crois pas que la colère soit une émotion, je crois que c’est un état qu’on atteint parce qu’il y a des émotions refoulées. 

 «J’ai décidé de faire en sorte qu’on ressente sa peine.» –Frédéric Pierre, à propos de son personnage.

Ressentez-vous de l’empathie pour ce personnage?

À la base, il se sent incompris et rejeté. Si on ramène ça à sa plus simple expression, il manque d’amour. Ça a été mon point de départ. Et on s’entend, les hommes des années 1950 n’étaient pas les mieux outillés en psychologie!

En quoi cette pièce est-elle toujours d’actualité, 60 ans après sa création?

Par la place des Noirs en Amérique, tout simplement. Ça me touche qu’on interprète ces gens qui vivaient à l’époque du mouvement des droits civiques et qui avaient tant l’espoir de s’en sortir. Je serais curieux… Si on avait pu leur montrer des images de Charlottesville ou les projeter dans l’avenir, je ne sais pas comment ça les aurait fait réagir. Il y a certainement des liens à faire entre cette époque et aujourd’hui.

En plus de racisme et d’inégalités sociales, la pièce traite de plusieurs enjeux très actuels, dont le féminisme et l’identité. C’était visionnaire comme écriture?

Absolument. Lorraine Hansberry a vécu les combats féministes dans les années 1950… En fait, c’est vraiment un show de femmes fortes! Walter est central, mais Mama, Ruth et Beneatha sont tous des personnages très forts et très importants.

Cette œuvre a marqué l’histoire en étant la première pièce d’une femme afro-américaine montée sur Broadway. Dans une moindre mesure, elle sera marquante au Québec, puisqu’elle est une des premières du théâtre francophone dont l’équipe soit principalement composée d’artisans noirs. Dans un contexte où le manque de diversité est décrié, comment percevez-vous cela?

Je lève mon chapeau à Jean-Simon [Traversy] et David [Laurin], les codirecteurs artistiques chez Duceppe, pour avoir pris position en disant: «On va monter un classique de la dramaturgie afro-américaine.» Au niveau anglophone, ça se fait depuis des années [avec le Black Theater Workshop]. Et puis, je suis content pour plusieurs de mes collègues qui vont enfin avoir la chance de se faire voir.

Est-ce qu’il était temps?

Mais oui! [Rires]

Est-ce un premier pas vers une meilleure représentation des minorités au théâtre?

C’est un pas, pas le premier. Ça bouge depuis un certain temps. C’est super, et il faut continuer. Après, il faudra continuer de donner des rôles aux minorités, et pas seulement ceux de «personnages de couleur».