Culture

«Il pleuvait des oiseaux»: plus grand que nature

«Il pleuvait des oiseaux»: plus grand que nature
Photo: Collaboration spécialeIl pleuvait des oiseaux.

Le roman Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier a habité la cinéaste Louise Archambault durant des mois après sa lecture. «Il y avait quelque chose de plus grand que moi, je voyais des images tellement fortes.» Neuf ans après sa parution, son adaptation éponyme prend l’affiche.

Louise Archambault a un faible pour les personnages marginaux qui se démarquent par leurs différences. Son plus récent long métrage, Gabrielle (2013), mettait en scène une jeune femme atteinte de déficience intellectuelle. À la télé, elle signe la réalisation de la série Trop (Ici Radio-Canada Télé), dont un des personnages principaux vit avec un trouble bipolaire.

Cette fois, elle s’est éprise d’un trio d’ermites qui vit en forêt, complètement isolé du reste de la civilisation. «Je ne m’en étais pas trop rendu compte, mais visiblement, au fil des projets… Je ne peux pas le nier, ça m’intéresse beaucoup», dit-elle en entrevue.

Ce qui l’intéresse plus précisément, c’est «l’ouverture sur l’Autre avec un A majuscule». Et c’est exactement ce dont il est question dans Il pleuvait des oiseaux, récit lumineux qu’elle a mis en scène avec douceur, justesse et sensibilité.

Ces «Autres» sont Tom et Charlie, deux ermites qui, peu après le décès de leur confrère Boychuck, voient leur quotidien chamboulé par l’arrivée dans leur vie de Marie-Desneiges, une octogénaire qui a été internée toute sa vie contre son gré.

«C’est une ode à la vie, une ode à l’amour, sans que ce soit édulcoré, affirme la réalisatrice au sujet du récit. Ça donne de l’espoir, ça tend la main à l’autre, c’est imparfait. Je trouve qu’on a besoin de ça de nos jours.»

En mettant en scène ces personnages atypiques, Louise Archambault souhaitait déconstruire certains préjugés au passage. «Ça m’énerve quand on juge facilement les autres, et je m’inclus là-dedans. Il faut prendre le temps d’écouter les autres et de les respecter, même s’ils ne sont pas comme nous.»

Pour interpréter ces «Autres», la cinéaste a réuni une distribution cinq étoiles, dont Andrée Lachapelle, Rémy Girard et Gilbert Sicotte dans les rôles de Marie-Desneiges, de Tom et de Charlie, respectivement. Ces trois grands acteurs portent sur leurs épaules ces personnages plus grands que nature.

Car Il pleuvait des oiseaux est un film de personnages, selon sa réalisatrice, qui a soigneusement travaillé leur psyché avec les interprètes. «Ces acteurs ont été vraiment généreux avec leurs partenaires de jeu. Ils voulaient vraiment s’investir dans le film.»

Et ils l’ont fait, à commencer par Andrée Lachapelle, qui est aussi magnifique que bouleversante dans ce rôle, le dernier de la prolifique carrière de l’actrice de 87 ans. «Elle ne voulait plus jouer, mais ce roman l’avait marquée autant que moi; elle l’offrait à ses amis depuis quelques années. Donc, quand je lui ai offert le rôle, elle a dit oui. Mais elle a ajouté: “C’est mon dernier rôle. C’est mon chant du cygne.”»

«Le cinéma est un médium sensoriel. Je voulais qu’on sente la mousse et la forêt; je voulais de la texture. Sur le plan sonore, on le sent dans les petits craquements, dans le bruit des oiseaux.» -Louise Archambault, cinéaste

Rémy Girard et Gilbert Sicotte offrent eux aussi des performances à couper le souffle. Le premier dans le rôle de Tom, un homme alcoolique, difficile d’approche et un peu bougon, à fleur de peau. «C’est un rôle marquant, je pense que ça le sera», estime son interprète, qui en a plusieurs autres derrière la cravate.

Dans certaines scènes du film, Tom chante autour du feu ou au bord du lac en s’accompagnant à la guitare. C’est dans ces moments qu’on découvre sa vulnérabilité. Mais lorsqu’il le fait, il est toujours soul. «Sinon, il ne la prend pas, sa guitare. Lorsqu’il est sobre, c’est trop dur», explique l’acteur, qui offre dans une de ces scènes une remarquable interprétation de Bird on the Wire de Leonard Cohen.

À un autre moment, il chante Time de Tom Waits, morceau qu’il a dû enregistrer au préalable en studio, car M. Waits n’accorde jamais ses droits sans approbation. On imagine la pression sur les épaules de Rémy Girard. «Oui! Heureusement, deux jours après lui avoir envoyé notre version, il a dit : “C’est parfait.” Ça m’a encouragé au début du tournage. Je me suis dit : je vais y aller, je vais chanter, tout en gardant à l’esprit qu’il est soul et qu’il ne chante plus comme lorsqu’il était jeune.»

Aux côtés de Tom, dans le fin fond des bois de l’Abitibi, vit Charlie, un homme doux, sensible, très protecteur à l’égard de son ami et qui développe des sentiments pour Marie-Desneiges. Gilbert Sicotte compare son expérience dans ce rôle à un saut en parachute. «C’était un film à risque, dit-il. On joue avec des notions importantes de la vie : le temps qui passe, la vieillesse, l’amour, la mort… C’est un film qui traite de grandes questions existentielles.»

Selon lui, on a beaucoup à apprendre de ces ermites et de leur mode de vie. «Ça demande du courage, de l’abandon et de la confiance. Ces gens font confiance à la nature, au temps, au vent, aux nuages, au lac… Ils sont en paix. Ils ont le désir de vivre totalement le moment présent. Je trouve ça très touchant.»

Par la même – et rare – occasion, Il pleuvait des oiseaux met à l’avant-plan des protagonistes aînés. «C’est encore un regard sur la différence, souligne Louise Archambault. Pourtant, si on est chanceux, on va tous devenir vieux un jour.»

La cinéaste déplore le traitement réservé aux personnes âgées. «Quand on est vieux, on se fait dire qu’on ne sert plus à rien, que nos idées ne sont plus valables. Je ne suis pas d’accord!» Son film démontre justement le contraire.

Autre fait rare, Il pleuvait des oiseaux raconte une histoire d’amour entre deux aînés, Charlie et Marie-Desneiges, notamment lors d’une scène d’intimité d’une infinie tendresse. Scène qui nous a rappelé le film allemand Cloud 9 (2008). Mais c’est plutôt Amour, de Michael Haneke (Palme d’or 2012) que cite Louise Archambault comme source d’inspiration. «En particulier pour le jeu de Jean-Louis Trintignant, que j’avais trouvé renversant. J’étais amoureuse de lui en le voyant, même s’il avait 90 ans», dit-elle en riant.

Après tout, cette histoire d’amour est universelle, souligne-t-elle. «On peut la transposer à n’importe quel âge, à n’importe quelle situation et à n’importe quel milieu. Qu’est-ce qu’on veut dans la vie? Aimer et être aimé. C’est la base.»


À l’affiche le 13 septembre