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Le dieu du carnage: dérapage jubilatoire

Le dieu du carnage s’ouvre sur une image semblant tirée tout droit d’un magazine de décoration d’intérieur: un long canapé aux lignes épurées disposé sur une carpette de couleur crème, un mini-bar bien rempli, une table basse de forme triangulaire sur laquelle sont étalés quel­ques précieux catalogues d’art, une immense fenêtre habillée d’un voilage semi-transparent parfaitement agencé avec l’imposante acrylique sur toile tapissant le mur opposé.

Quatre-vingt-dix minutes plus tard, il restera bien peu de choses de ce portrait immaculé. En moins de temps qu’il n’en faut pour crier «psychodrame», le sa­lon de type lounge déco adoptera le style débauche trash. À l’image du décor signé Anick La Bissonnière, les personnages de la pièce perdront aussi leur lustre au cours de la soirée… Et c’est tant mieux. Qui a envie de se taper les conversations polies et politiquement correctes d’adultes – en apparence – civilisés et bien élevés?

Grâce à la plume incisive de la dramaturge française Yasmina Reza, à une mise en scène dynamique de Lorraine Pintal et au jeu relevé de quatre acteurs de premier plan, on savoure chaque seconde de ce délabrement en règle issu de la rencontre de deux couples qui ne cherchent qu’à régler à l’amiable une chicane entre leurs fils.Christiane Pasquier brille sous les traits de Véronique, une bourgeoise pincée qui semble tirer un malin plaisir à dramatiser une situation somme toute banale. Son bambin a beau être sorti de l’escarmouche quelque peu amoché, elle n’hésite pas à verser dans l’exagération outrancière.

«Mon fils a été défiguré!» lance-t-elle sous le regard désapprobateur de son mari (impeccable Guy Nadon), qui tente désespérément d’acheter la paix. Conciliant au départ, il révélera sa vraie nature à mi-parcours : celle d’un époux frustré. «Le couple est la plus terrible épreuve que Dieu puisse nous infliger», clamera-t-il en fusillant sa femme du regard.

Dans le rôle des parents du jeune «agresseur», Anne-Marie Cadieux et James Hyndman ne donnent pas leur place non plus. Dotée d’un sens inné du comique, la première soulève les rires dans la peau d’Annette, une femme qui – initialement – en fait beaucoup trop pour plaire à ses hôtes, enfilant les banalités entre deux rires nerveux. Mal à l’aise avec les silences, elle
provoquera le premier grand dérapage après avoir été victime d’un léger malaise gastrique (cÅ“urs sensibles s’abstenir).

Quant à son conjoint, un avocat à la mèche courte qui passe son temps au cellulaire, il mettra de l’huile sur le feu en affichant son désintérêt profond pour la problématique à l’ordre du jour. Au final, par contre, on se voit dans l’obligation d’admettre que si tous les protagonistes avaient démontré une telle indifférence, ce qui – à l’origine – n’était qu’un simple conflit entre deux gamins ne se serait jamais transformé en véritable guerre de tranchées. Une virulente critique sociale, ce Dieu du carnage? La bienséance nous oblige à répondre par l’affirmative. Mais si, à l’instar des person­nages de la pièce, l’envie de faire fi des conventions d’usage nous prenait, on parlerait juste d’une «maudite belle soirée au théâtre».

Le dieu du carnage
Au TNM
Jusqu’au 11 décembre

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