Culture
03:00 22 novembre 2019

«Origine»: monstres, bibittes et autres créatures imaginaires

«Origine»: monstres, bibittes et autres créatures imaginaires
Photo: Josie Desmarais/MétroStéphane Rousseau

Après avoir marqué l’imaginaire québécois avec de mémorables personnages comme Mme Jigger et Rico Chico, Stéphane Rousseau marque sur d’immenses toiles de curieux personnages tout droit sortis de son imaginaire. Il présente officiellement pour la première fois le fruit de son travail dans l’exposition Origine.

Un florilège de créatures hybrides, à la fois drôles et inquiétantes, peuple les toiles foisonnantes de Stéphane Rousseau, rencontré quelques heures avant son vernissage mercredi.

L’humoriste se passe de présentation, tout comme le comédien mais pas le peintre, même si Stéphane Rousseau a toujours été maniaque d’arts visuels. Jeune, il regardait sa sœur peindre des natures mortes et «des trucs comme un bidon de lait avec des fleurs séchées». Lui, de son propre aveu, avait moins de talent pour reproduire ses observations sur canevas. «Rapidement, je me suis mis à créer des personnages inventés.»

Ni complètement animales ni tout à fait humaines, ces créatures qui s’apparentent à des figures mythologiques sont le fruit du subconscient de l’artiste. «Ça commence souvent par un personnage qui va me représenter, et après tout se greffe autour. C’est là que mon histoire se développe», dit-il au sujet de sa démarche créatrice. 

Si rien n’est laissé au hasard lorsqu’il peint ses toiles à l’acrylique, tous ses croquis initiaux sont improvisés. «C’est rare que je sais ce que je vais faire avant de le faire. Je me lance, puis tranquillement, chaque élément que j’ajoute me révèle.»

Pour illustrer son propos, Stéphane Rousseau pointe le tableau Fish Tank sur lequel un alter ego de l’artiste pose un regard sévère sur ses angoisses profondes, représentées par les figures animales du serpent et du requin, notamment. 

«Un matin, j’avais ce regard que, malheureusement, j’ai souvent le matin, lance-t-il en riant. On dirait que je suis dans un nuage de smog, que je suis incapable de m’en sortir… Des fois, j’essaie de représenter l’état dans lequel je me sens quand je dessine.»

Et dans quel état était-il en créant la vingtaine d’œuvres d’Origine? «J’ai eu différentes passes… J’étais beaucoup dans l’introspection, dans le questionnement du pourquoi de la vie», répond-il. Le mot «questionnement» sort d’ailleurs souvent de sa bouche lors de notre tour de l’exposition, souvent accompagné des adjectifs «grands», «existentiel», ou «humain». D’où l’origine du nom Origine, justement. 

L’artiste compare sa pratique à de l’auto-psychanalyse. La peinture lui permet d’avoir un regard plus clair sur ce qui le trouble, dit-il. Bien que la formule «art-thérapie» soit galvaudée, elle s’applique dans une certaine mesure à son travail. «Je n’ai jamais fait de psychanalyse ou de thérapie dans ma vie, mais ça, pour moi, c’est très méditatif… C’est de la pleine conscience, exactement!» lance-t-il lorsque notre photographe évoque cette technique de méditation.

Car les tableaux de Stéphane Rousseau regorgent de détails qui lui demandent des heures et des heures de travail minutieux. «Je passe beaucoup de temps dans un coin à faire de petites écailles de poissons. Pendant ce temps, je ne pense pas à autre chose», donne-t-il en exemple. 

Cette multitude d’éléments cohabitent dans un chaos harmonieux, contraste qui est accentué par les couleurs employées par l’artiste. Cette contrainte de n’utiliser que du noir, du blanc, du doré et des tons de gris donne une signature visuelle très forte et renforce le fil conducteur de l’ensemble. «Mes précédentes œuvres étaient très colorées, des fois trop. Si tu vas surfer sur mon compte Instagram, dans le passé, j’en mettais beaucoup plus que le client en demande!»

Le résultat s’apparente beaucoup au street art. En parcourant l’exposition, on ne peut s’empêcher d’imaginer quelques œuvres habiller des façades de la métropole. «Je suis hyper fan de street art, dit-il, citant Jean-Michel Basquiat et Keith Haring parmi ses influences. On me l’a proposé et ça me tente vraiment de m’attaquer à ça un jour.» 

«C’est le bordel, c’est le capharnaüm un peu, mais en même temps, c’est ordonné. J’aime bien ce désordre organisé.» Stéphane Rousseau, au sujet de ses œuvres

Pulsions de vie et de mort

Les pulsions de vie et de mort se côtoient dans l’ensemble des tableaux d’Origine. Les têtes de mort y sont particulièrement présentes. Ce n’est pas un hasard: les deux parents et la sœur de Stéphane Rousseau ont été emportés par des cancers. 

«La mort a toujours fait partie de ma vie, malheureusement. Donc je me suis dit que j’allais faire partie de la sienne aussi. J’avais envie de la taquiner un peu, de la narguer, mais pas trop, parce que je sais qu’elle va gagner.»

L’image de sa mère mourante alors qu’il était enfant a laissé une empreinte indélébile dans son esprit. «Elle pesait 45 lbs. Ce n’est plus ma mère que je voyais, mais son squelette», raconte-t-il.

Lors de périodes aussi difficiles, ses dessins étaient beaucoup plus sombres. «Quand ma sœur était mourante, je ne faisais que des dessins hyper trash, tristes à mort.» Les trouvant trop déprimants, Stéphane Rousseau a souhaité s’en départir. Pour la petite histoire, il les a finalement offerts à Marc Labrèche, qui «les aimait bien».

Les toiles accrochées aux murs de la galerie Yves Laroche sont traversées d’humour, malgré la gravité des thèmes qu’elles évoquent. Ça saute particulièrement aux yeux dans la deuxième salle d’exposition, où des morceaux de fromage gravitent autour d’un crâne aux airs de souris.

«Des fois, quand je me trouve trop dark, j’ai besoin de ramener un peu d’humour, commente l’artiste. Et, à l’inverse, quand c’est trop funny, j’essaie d’ajouter une touche plus sombre.» Ainsi, un équilibre se crée.

Visiblement, Stéphane Rousseau s’épanouit dans le métier de peintre, très différent de celui d’humoriste. «Comme ce soir, le stress n’est pas le même qu’un soir de première. Je ne suis pas en performance, parce qu’elle est déjà faite», dit-il, se souvenant de la nervosité qui l’habitait sur scène les soirs de premières médiatiques.

Bien qu’il aime le contact humain, l’artiste dit être au mieux lorsqu’il travaille seul dans son atelier dans les Laurentides. «Je peux y aller à mon rythme, je ne reçois de jugement de personne et il n’y a pas de producteur pour me dire: “Ne fais pas cette ligne.” Je suis libre, libre, libre, libre, libre et j’aime vraiment ça».


«Origine», de Stéphane Rousseau

À la galerie Yves Laroche jusqu’au 14 décembre