Culture
03:30 19 décembre 2019 | mise à jour le: 19 décembre 2019 à 09:48 temps de lecture: 7 minutes

Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent: Faire tomber le rideau de verre

Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent: Faire tomber le rideau de verre
Photo: Josie Desmarais/MétroLes autrices et de créatrices Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent.

Ils ne sont pas très connus du grand public. Pourtant, sans leur travail en coulisses, l’année culturelle québécoise aurait été bien différente. Métro termine aujourd’hui sa série d’entrevues avec des artistes qui ont marqué 2019 avec les dramaturges et comédiennes Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, directrices du Théâtre de l’Affamée et membres du comité directeur du Chantier féministe.

La sous-représentation des femmes dans le milieu du théâtre a retenu l’attention en 2019. Au printemps, une réflexion à ce sujet a eu lieu dans le cadre du Chantier féministe à l’Espace Go. Une étude menée par les deux complices, en collaboration avec le Réseau québécois en études féministes (RéQEF), y a confirmé que le «rideau de verre» est loin d’être tombé. Une série de recommandations ont été formulées en novembre afin de renverser la vapeur.

En plus de jouer un rôle de premier plan dans ce dossier, les deux femmes de théâtre ont relancé, avec la chercheuse Marie-Claude Garneau, la collection littéraire de théâtre féministe La Nef aux éditions Remue-ménage, en plus de présenter leur pièce Guérilla de l’ordinaire, nommée pour le prix Michel-Tremblay, qui sera remis le 20 janvier. 

Comment qualifieriez-vous votre année 2019?

Marie-Ève Milot: Amitié, militance, féminisme et création.

Votre moment fort de 2019?

Marie-Claude St-Laurent: Il y en a eu plusieurs! Pour Guérilla de l’ordinaire, on a fait pour la première fois des représentations en langue des signes avec quatre interprètes. Ç’a été une expérience vraiment marquante. Cette gestuelle a ajouté une touche de poésie au spectacle; c’était magnifique. 

Cette année, vous nous avez fait prendre conscience des inégalités de genre au théâtre, notamment lors du Chantier féministe. Comment avez-vous été impliquées dans ce projet?

M.-È.: Le Chantier est la continuité d’un travail entamé il y a deux ans par le mouvement Femmes pour l’équité en théâtre (F.E.Q.), dont nous sommes membres depuis les débuts. C’est ainsi qu’on a été invitées à siéger au comité directeur du Chantier. 

Votre étude publiée en marge du Chantier révèle qu’à peine le tiers des pièces présentées en français au Québec en 2017-2018 ont été écrites ou mises en scène par des femmes. Avez-vous été surprises de ces résultats?

M.-È.: Non. Ça corrobore des réalités qu’on vit.

M.-C.: On a constaté qu’il y a eu une certaine amélioration par rapport aux chiffres de 2017. Mais il y a aussi eu des reculs dans certains endroits, ce qui est surprenant étant donné qu’on a l’impression que de plus en plus de personnes sont sensibilisées à cet enjeu. 

M.-È.: C’est sournois, parce qu’on pense qu’on est dans un milieu beaucoup plus ouvert et libéral qu’il ne l’est vraiment. 

Comment s’est développé votre engagement pour la parité dans le théâtre?

M.-È.: C’est un éveil féministe. Quand on commence à percevoir ces inégalités, on ne peut plus les ignorer. Quand on commence à se mettre le bras dans l’engrenage, on se rend compte qu’on devait prouver notre absence. C’est quelque chose qui a été, pour ma part, un fer de lance de la militance. 

M.-C.: Ça faisait déjà partie de nos préoccupations dans la démarche artistique de notre compagnie – ça fait maintenant neuf ans qu’on travaille en duo.  

Sentez-vous que votre travail à cet égard porte ses fruits?

M.-È.: Oui. La question maintenant est de savoir si ça va s’inscrire dans la durée. Dès qu’il y a un geste et des revendications publiques, il y a des réactions épidermiques. C’est un bon début.

M.-C.: Il faut saluer la création du prix Jovette-Marchessault [annoncée en novembre], qui est vraiment un grand pas et qui s’est fait rapidement. Il faut célébrer ça, parce que les récompenses et le rayonnement du travail des créatrices ont un impact direct sur leur carrière. 

M.-È.: De plus, pour s’inscrire dans la durée, il faut des actions tentaculaires. Ça en prend plusieurs pour arriver à la parité. 

M.-C.: En effet, la «discrimination systémique», c’est le système au complet. Ça prend des mesures à plusieurs endroits en même temps. Ça commence dès l’école.

M.-È.: Justement, dans la recherche, on a constaté que c’est là où le bât blesse: les femmes sont quasi absentes des textes et des mises en scène enseignés dans les écoles de théâtre. Il ne faut pas sous-estimer l’importance d’avoir des modèles.

Votre pièce Guérilla de l’ordinaire aborde d’ailleurs ces préoccupations…

M.-È.: Notre vie artistique a vraiment coïncidé avec ce qu’on était en train de vivre cette année, parce que c’est un spectacle sur la militance.

M.-C.: C’est un spectacle sur les violences ordinaires faites aux femmes. On était en plein là-dedans! (Rires)

Parmi les solutions mises de l’avant pour atteindre la parité, il y a les quotas, qui sont loin de faire l’unanimité. Qu’en pensez-vous?

M.-È.: J’ai envie de paraphraser Ginette Noiseux [directrice de l’Espace Go]: «On ne veut pas être financées parce qu’on est des femmes, mais parce qu’on est des femmes, on constate qu’on est moins financées.» Il faut réellement considérer cette avenue.

M.-C.: Prendre conscience que les femmes sont moins financées que les hommes parce qu’elles sont des femmes, ce n’est pas suffisant. 

M.-È.: On ne peut plus nous demander d’être patientes. On a besoin de poser des gestes radicaux.

«La dernière année nous a donné un shitload d’outils pour la suite des choses!» Marie-Ève Milot, qui se dit optimiste, mais aussi vigilante, en envisageant l’avenir

Certaines salles de théâtre posent déjà des gestes en ce sens. Est-ce encourageant?

M.-C.: Quand on regarde les chiffres, aucune salle n’a vraiment atteint la zone paritaire au cours des cinq dernières années. Oui, plusieurs prennent des moyens pour faire plus de place au travail des femmes et c’est super, mais tout le monde a du travail à faire.

M.-È.: Tout le monde – tant dans les postes de pouvoir que nous, comme petite compagnie de création – a des biais. 

M.-C.: Même si les féminismes traversent notre pratique artistique, on n’est pas à l’abri. On peut faire mieux, c’est ce qu’il y a de super! 

Quels sont vos projets pour 2020? 

M.-È.: On poursuit la direction de La Nef en publiant un livre à la fin de l’hiver. On est bien fières de ça!

M.-C.: Et on travaille présentement à l’écriture de notre prochaine pièce, qui traitera de thèmes féministes qu’on n’a encore jamais abordés.

Qu’est-ce qu’on vous souhaite pour 2020? 

M.-È.: (Longue hésitation.) On a beaucoup partagé notre temps dans la dernière année, avec amour et conviction, entre la création et le militantisme… En 2020, je nous souhaite du temps de qualité pour écrire. Et puis, Guérilla est finaliste au prix Michel-Tremblay aux côtés de quatre autres créations de femmes. J’en suis fière, ça montre qu’il se passe des choses!

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