Culture
03:30 18 décembre 2019 | mise à jour le: 4 janvier 2020 à 14:18 temps de lecture: 8 minutes

Eric K. Boulianne: une année en montagnes russes

Eric K. Boulianne: une année en montagnes russes
Photo: Josie Desmarais/MétroLe cinéastre Eric K. Boulianne

Ils ne sont pas très connus du grand public. Pourtant, sans leur travail en coulisses, l’année culturelle québécoise aurait été bien différente. Métro vous présente jusqu’à demain une série d’entrevues avec des artistes qui ont marqué 2019. Aujourd’hui, le scénariste Eric K. Boulianne, qui, fait exceptionnel dans le cinéma québécois, a vu trois de ses projets prendre l’affiche cette année.

Tous les artisans du cinéma vous le diront: voir un de ses projets aboutir à l’écran est le fruit d’un long processus qui demande beaucoup de travail et un peu de chance. 

Alors, quand trois de ses films prennent l’affiche la même année, on peut presque parler d’une coïncidence exceptionnelle.

C’est ce qu’a vécu en 2019 le scénariste Eric K. Boulianne, qui a vu trois de ses projets atterrir dans les salles obscures: Avant qu’on explose, Les Barbares de La Malbaie et Menteur, film québécois le plus populaire de l’année avec plus de 6 M$ au box-office.

Trois films aux styles et aux destins bien différents, qui témoignent à leur façon de l’année en dents de scie du cinéma québécois, qui peine parfois à rejoindre le public. 

Comment qualifieriez-vous votre année 2019?

Ça ressemble un peu à des montagnes russes. La sortie de Avant qu’on explose, c’était un gros high. On était vraiment contents du résultat, mais ç’a fonctionné moyen en salle… Alors, ç’a été suivi d’un down. Après, il y a eu Menteur, qui a connu un gros succès, puis Les Barbares, qui n’a pas trouvé son public non plus.

C’est beaucoup d’émotions, le cinéma, surtout quand tu as trois films dans l’année. C’est peut-être un peu trop. [Rires] Je suis privilégié quand même, c’est rare qu’on puisse avoir ce genre de possibilité. Mais il reste que je suis humain. Ça peut être rough par moments, c’est beaucoup de stress. Et si tu ajoutes un enfant de 20 mois à tout ça, ça te fait un beau cocktail!

Votre moment fort de 2019?

La première de Avant qu’on explose aux Rendez-vous Québec Cinéma. C’est un de mes plus beaux moments à vie. 

On voulait que le film tourne en festival, mais ça n’a pas fonctionné. On était donc très contents d’ouvrir les Rendez-vous. Dans la salle, il y avait plusieurs de mes meilleurs amis. C’était un moment super chargé, je shakais sur le stage avant de présenter le film. Rémi [St-Michel, le réalisateur], m’a fait brailler. 

Puis, je me suis assis et les gens se sont mis à rire immédiatement, jusqu’à la fin. Ç’a tellement fait du bien. La pression est tombée, et j’ai appris à regarder et à aimer le film de nouveau, après des moments de doute.

Pour que trois de vos films sortent la même année, ça prend un concours de circonstances particulier?

Oui. Dans le cas du dernier, Les Barbares de La Malbaie, c’est un film que j’ai commencé à écrire avec Marc-Antoine Rioux en 2010! Et Avant qu’on explose devait sortir en 2018. Le seul qui était prévu pas mal cette année, c’était Menteur. Avec Émile [Gaudreault, le réalisateur et co-scénariste], c’est pas mal plus simple. Si son film ne sort pas l’été, il y a un problème! 

C’est une belle année, mais en même temps, l’écart entre l’écriture et le tournage est tellement long pour nous, les scénaristes, qu’on en oublie presque ce qu’on a écrit! C’est étrange aussi parce que, l’année prochaine, il n’y aura pas de sortie pour moi. En fait, je ne sais pas quand ce sera, la prochaine fois. Je vais peut-être me ramasser l’année prochaine en dépression post-partum. [Rires] 

Ce sont trois films assez différents: un film d’ados (Avant qu’on explose), un film de hockey (Les Barbares de la Malbaie) et une grande comédie populaire (Menteur). J’imagine que vous avez abordé chaque projet de façon différente. 

En partant, le seul que j’aie écrit en solo, c’est Avant qu’on explose. C’était le plus personnel, le plus proche de moi et de mes angoisses. Et ça se passe à Baie-Saint-Paul, où j’ai grandi.

Dans le cas de Menteur, c’est plus le projet d’Émile. J’aime aussi travailler avec la vision de quelqu’un d’autre. C’était l’occasion de faire un film plus grand public. Je sais pas si j’aurais eu l’occasion de parler à autant de gens sinon. C’est un beau défi de faire une comédie populaire, d’amener mon style d’humour, mes référents, tout en travaillant avec Émile. 

Puis, Les Barbares, c’est un projet complètement différent, qui a connu plusieurs incarnations.

«Avec tout le contenu disponible actuellement, un film vit dans le moment et s’évanouit dans la nature par la suite. On a tellement accès à tout, tout le temps, je me demande si les œuvres vont s’inscrire dans le temps.» Eric K. Boulianne, scénariste, à propos de la vie de ses films après leur sortie en salle

Les résultats de vos films au box-office vous préoccupent?

Oui. C’est drôle parce que Menteur a vraiment bien fonctionné, alors que les deux autres n’ont pas bien marché. C’est dommage. C’est quelque chose qui m’affecte beaucoup. Je trouve difficile de ne pas m’en faire avec ça. On veut que nos films soient vus, sinon c’est quoi l’intérêt d’en faire?

Au Québec, il y a deux moyens de mesurer le succès d’un film. Le succès à l’étranger, dans les festivals reconnus, et le succès populaire en salle. Si tu réussis à faire les deux, c’est extraordinaire, comme l’a fait La femme de mon frère, de Monia Chokri. Mais quand tu fais un film comme Avant qu’on explose, qui malheureusement ne trouve pas sa place en festival et ne fait pas un gros score ici, ça t’amène à te questionner. 

De quelle façon?

Dans mon écriture, j’essaie d’utiliser les codes grand public pour en faire quelque chose de personnel, mais dans les deux cas où j’ai essayé ça, ç’a plus ou moins marché. [Rires] J’aime marcher sur la ligne entre les deux, mais je me rends compte que c’est difficile de trouver le public de cette façon.

Mais tout le monde se pose la question au Québec. Avant qu’on explose est quand même dans le top 10 des films québécois cette année, en n’ayant fait que 170 000$ au box-office. Il y a un problème généralisé pour parler au public. 

Quelle est la source du problème, selon vous?

Il y a mille problèmes. C’est dur de mettre le doigt sur une raison précise. Il y a Netflix, la concurrence américaine… Le cinéma américain prend tellement de place, est tellement familier pour tout le monde. C’est un cinéma rassurant, réconfortant.

Et puis, l’image du cinéma québécois n’est pas glorieuse et beaucoup de chroniqueurs martèlent que c’est du cinéma gris. Pourtant, je n’ai jamais vu de films québécois si arides que ça. On a une belle palette de films, mais pour le grand public, c’est comme si quelque chose s’était brisé. Depuis ce temps, on tente de reconstruire le lien, mais on ne sait pas trop comment y arriver. Il n’y a pas de solution facile.

Quels sont vos projets pour 2020? 

Je travaille à l’adaptation du roman de Stéphane Larue Le plongeur, avec Francis Leclerc. Je travaille aussi sur un film d’horreur et j’ai déposé un projet de court métrage en tant que réalisateur et scénariste. Je m’éloigne un peu de la comédie. Je vais toujours y retourner parce que c’est quelque chose qui me parle et qui me vient naturellement. Mais quand tu fais de la comédie, tu veux faire rire. Ca devient fatiguant de tout le temps travailler pour le gag. Ça fait du bien de se libérer de ça.

Qu’est-ce qu’on vous souhaite pour 2020? 

Plus de sommeil. Idéalement que mon bébé fasse ses nuits. Sinon, d’être heureux. [Rires] Je le suis, alors ça va.

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