Culture
09:27 31 juillet 2020 | mise à jour le: 31 juillet 2020 à 16:12 temps de lecture: 7 minutes

Chrystine Brouillet: l’indignation comme moteur de création

Chrystine Brouillet: l’indignation comme moteur de création
Photo: Josie Desmarais/MétroL'autrice Chrystine Brouillet

«C’est la colère qui m’a poussé à écrire», répond d’emblée Chrystine Brouillet lorsqu’on lui demande ce qui l’a motivée à s’intéresser aux crimes homophobes dans Les cibles, 19e roman de sa série d’enquêtes mettant en vedette Maud Graham.

Chrystine Brouillet est en colère qu’en 2020, les personnes homosexuelles soient encore prises pour cibles non seulement par des criminels, mais par des gens intolérants et haineux. «Voyons, en 2020!» s’indigne-t-elle installée dans sa charmante cour du Plateau-Mont-Royal.

Ce mépris qu’elle dénonce s’incarne dans trois personnages de son roman: un père et son fils, Gilbert et Frank Baril, et Jérôme Tardieu, un réputé chirurgien. Les deux premiers sont l’archétype de l’homme blanc en colère, communément surnommé angry white male en anglais. Ils sont homophobes, racistes, violents et flirtent avec des groupes d’extrême droite. Le deuxième, un modèle de masculinité toxique, est notamment associé au mouvement #MeToo.

Maud Graham et ses collègues enquêteront sur les crimes haineux commis par ces trois hommes sur une période de sept ans.

«On les voit comme des caricatures, mais il y a malheureusement des gens qui pensent que c’est comme ça que ça devrait être ici… C’est épeurant!» se désole l’écrivaine. 

Comment la reine du polar s’est-elle mise dans la peau de ces êtres ignobles? «En imaginant que ce sont des gens très frustrés. En fait, ce sont des gens qui ont peur», dit-elle en se révoltant de plus belle sur leurs façons de penser. «Croire qu’on va être “envahi” par des étrangers… Voyons! Ne virons pas fous!»

Cette indignation vive, Chrystine Brouillet l’exprime tout au long de notre rencontre. Le profond sentiment d’injustice qui l’anime lui a servi de moteur de création. «Ce n’est pas juste que, parce que tu es en amour avec quelqu’un du même sexe, tu sois condamné ou ostracisé par la société, ça n’a pas d’allure», reprend-t-elle.

D’autant plus que les relations amoureuses sont déjà assez compliquées à la base. «Tout le monde devrait avoir la chance d’être heureux en amour… Et puis, les problèmes viennent bien assez vites! lance-t-elle en riant. On n’a pas besoin d’en rajouter!»

«Je n’ai pas envie de vivre dans une société uniformément blanche et hétéro, ça ne m’intéresse pas… Oh mon dieu, ce serait plate!» – Chrystine Brouillet

Si la romancière souhaite de tout cœur faire évoluer les mentalités avec ses écrits, elle constate tristement que les problèmes sociaux qu’elle dépeint dans ses captivantes enquêtes policières n’ont pas disparu, au contraire. «Je pense que j’étais naïve quand j’ai commencé à écrire… Je pensais peut-être que les choses allaient changer. Trente-huit ans plus tard, rien n’a bougé», se désole-t-elle.

Ce qui ne la fera certainement pas baisser les bras pour autant. «Il faut que les choses changent et il ne faut pas que ce soit seulement les personnes directement concernées qui en parlent, soutient-elle. C’est pareil pour le racisme. C’est un problème de société, et c’est tout le monde au sein de la société qui doit participer à faire des changements.»

Ceci dit, l’objectif premier de l’écrivaine reste de faire passer un bon moment à ses fidèles lecteurs. «Je n’écris pas en me disant: “Je vais passer un message!” Je veux que les gens embarquent dans le livre et oublient leur quotidien pendant ce temps.»

C’est ce que recherche elle-même cette grande lectrice, qui partage régulièrement ses coups de cœur à l’émission Salut Bonjour, à TVA. «Quand je lis, je plonge et je veux oublier que je m’appelle Chrystine Brouillet!»

Elle atteint sa cible avec cette accrocheuse enquête, dont l’intrigue est complexe et bien ficelée. Si elle a pu développer avec autant de détails ce riche canevas, c’est parce qu’elle «connaît par cœur Maud Graham», dit-elle.

Dans Les cibles, on retrouve également avec plaisir Michel Joubert, estimé collègue de Maud, ainsi que Grégoire, son conjoint cuisinier qui prépare d’alléchants tartares de thon. «Beaucoup de lecteurs m’avaient dit qu’ils s’ennuyaient de Grégoire, donc je l’ai ramené!» raconte Chrystine Brouillet.

Au fil de la lecture, on ressent toutefois une certaine fatigue chez son héroïne. «Maud a quand même passé 50 ans, commente Chrystine Brouillet. Vieillir, ce n’est pas le fun pour personne. Elle fait un métier qui use, elle voit des choses difficiles…»

La relève de Maud

L’écrivaine ne s’en cache pas, elle prépare le terrain pour la retraite de son enquêtrice vedette de Québec pour que son fils Maxime, devenu patrouilleur, prenne la relève à Montréal.

On ne fera pas nos adieux à cette attachante policière foodie pour autant. «Maud va toujours être dans mes romans, assure-t-elle. De toute façon, elle va vouloir se mêler des enquêtes de Maxime!»

On devrait d’ailleurs renouer avec ce dernier dans sa prochaine aventure. Mais l’écrivaine attend avant d’en entamer la rédaction, question d’avoir du recul sur la pandémie de COVID-19.

«Je ne peux pas ne pas en tenir compte, ça c’est clair, parce que ça va avoir traversé la vie de tout le monde, dit celle qui a pris beaucoup de notes depuis le début du confinement en prévision de ce futur roman. J’aurais pu écrire, il se serait passé un truc énorme, et pfff, mon roman se serait dégonflé comme un soufflé!»

Comment une femme de rituels et d’habitudes comme Maud Graham s’adaptera-t-elle à cette nouvelle réalité rythmée par les lavages de mains frénétiques et le port de couvre-visages? «C’est sûr qu’elle va pester contre les gens qui ne sont pas prudents! répond sa créatrice. Maud Graham va être un peu impatiente!»

En attendant, Chrystine Brouillet planche sur un autre roman qui lui donne présentement du fil à retordre, comme chacun de ses livres. «Avec la pensée magique, je pensais que plus j’allais écrire, plus ce serait facile, mais non! Pas du tout, pas-du-tout!» s’exclame celle qui se décrit comme une «psychorigide angoissée».

Jamais en panne d’inspiration, l’écrivaine qui publie un roman par année compte s’intéresser de plus près à la réalité des personnes trans dans un proche avenir. «Je trouve épouvantable comment elles sont traitées. Mais il faut d’abord que je me documente avant d’écrire sur le sujet», dit-elle.

Pour ce faire, Chrystine Brouillet a un faible pour les essais littéraires. «Je lis depuis longtemps les livres [du sociologue] Michel Dorais. Et à côté de ma pile d’essais, j’ai toujours mon livre sur les techniques d’interrogatoire!» assure-t-elle.

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