La cicatrice : les blessures de l’enfance
L’intimidation est devenue le sujet de l’heure. Mais il y a déjà quatre ans que Jimmy Larouche a écrit le scénario de son premier long métrage, La cicatrice, qui se penche sur cette problématique. Une problématique qui le travaillait depuis longtemps.
Jimmy Larouche déborde d’humour et d’énergie. Et pourtant… Derrière la confiance en soi qui émane du jeune réalisateur se cache un petit garçon qui s’est fait «écœurer et traiter de gros» pendant sa jeunesse, et que ce mot continue à blesser encore aujourd’hui. «Je n’avais pas une personnalité de victime, j’ai pris ma place assez vite et on a arrêté de m’écœurer, ça n’a pas été long, raconte-t-il. Malgré ça… ça m’a marqué énormément. Encore aujourd’hui, même si quelqu’un me dit juste “Hé, le gros!” sans malice, c’est comme si on m’attaquait.»
Ce sont ces cicatrices qui remontent à l’enfance, ces blessures de tous les jours qui sont au cœur de l’intrigue de La cicatrice. Richard (Marc Béland), alcoolique en instance de divorce qui n’a plus le droit de voir son fils, décide 30 ans plus tard de se venger de Paul (Patrick Goyette), un ancien camarade de classe qui lui avait jadis fait subir une humiliation dont Richard ne s’est jamais remis. Un événement qu’on découvrira un jour et qui pourra paraître anodin… ou pas, selon le point de vue. «Il y a des gens qui ont trouvé – quand on comprend ce qui est arrivé – que ce n’était pas assez terrible, se remémore le cinéaste. Mais la vie, ce n’est pas ça. Désolé si vous vouliez faire du voyeurisme, mais ce n’est pas ce que j’ai à vous offrir. Moi, ce que je voulais montrer, c’est ma perception d’une réalité possible.»
Le comédien Marc Béland partage le point de vue du réalisateur : «L’intimidation, c’est quelque chose qui se vit souvent dans le silence, fait-il remarquer. C’est dur à dénoncer parce qu’on vit ça dans des relations de pouvoir, souvent, des relations où il y a des conséquences au fait de parler : perdre ta job, ne pas être cru… C’est lourd à porter. C’est complexe, dur à identifier, ç’a l’air banal aux yeux de certains.»
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Alors que dans son précédent film, 2 fois une femme de François Delisle, Marc Béland interprétait un batteur de femmes, il se glisse ici dans la peau de la victime. Deux gros défis, affirme-t-il. «J’ai plus joué de personnages de victimes, c’est un univers que je connais plus que celui du bourreau, fait-il remarquer. Mais on a tous les deux forces à l’intérieur de nous.»
Et c’est un peu le principe du film de Jimmy Larouche, puisque le personnage de Patrick Goyette, on s’en rend compte dès le début, subit lui-même une certaine forme de violence psychologique de la part de son père. «Déjà, pour un comédien, c’est l’fun de jouer un personnage de “méchant”, avec un edge, lance Goyette. Mais ici, je trouvais ça particulièrement intéressant que le personnage ne soit pas coupé au couteau, pas unidimensionnel. Il n’est pas uniquement un bourreau.»
C’est un peu le message que Jimmy Larouche a voulu faire passer dans La cicatrice. «On ne peut pas montrer du doigt seulement les intimidateurs, ou les parents, ou les profs… C’est un travail de conscientisation globale qu’il faut faire, dit-il. Il faut arrêter de chercher la cause du problème, mais plutôt le voir dans sa totalité et se demander comment faire, tous ensemble, pour l’enrayer.»
La logique du cauchemar
C’est dans un univers onirique que Jimmy Larouche nous entraîne avec son premier long métrage. Pour ce faire, le réalisateur a été influencé par d’autres artistes, mais moins par des cinéastes que par… des peintres.
Le sujet a beau être ancré dans la réalité, le traitement cinématographique de La cicatrice l’est beaucoup moins. Des scènes recréent des hallucinations de Richard (Marc Béland) à l’écran, et à un autre moment, trois versions de lui à des âges différents se présentent à Paul (Patrick Goyette). «Ce côté fantastique des trois versions du personnage à un même moment, c’est pour ça que j’ai fait le film, avoue le réalisateur. Je voulais montrer l’intériorité émotive du personnage de Richard. Pour moi, le film part de la réalité et il nous emmène tranquillement dans le cauchemar qu’est sa vie. Le cinéma permet ça; on est dans une logique de rêve – ou de cauchemar, plutôt.»
C’est justement ce côté onirique que Patrick Goyette a particulièrement apprécié du scénario de La cicatrice : «Ça apporte beaucoup au personnage de Richard, fait valoir le comédien. Le spectateur entre dans sa tête et peut voir comment sa perception des choses s’amplifie, que ce qu’il vit devient magnifié et cauchemardesque. Je trouve que ça ajoute à notre compréhension de ce sentiment de persécution. Et c’est intéressant d’un point de vue cinématographique, c’est beau esthétiquement.»
Le côté esthétique était très important pour le jeune cinéaste. Et c’est la peinture, beaucoup plus que d’autres films, qui a influencé La cicatrice. «On n’a pas parlé d’un seul film avec mon directeur photo. On a regardé plein de toiles : Edward Hopper, Francis Bacon, Rembrandt, Vermeer… On n’a pas fait des copies des toiles non plus, mais l’énergie, le type d’éclairage, l’esprit sont là.»
Sans avoir la prétention de révolutionner quoi que ce soit, assure Jimmy Larouche, lui et son équipe voulaient «créer quelque chose à [leur] image». «Et c’est dur de s’inspirer du cinéma, de se l’approprier et de créer ton propre truc, tu tombes facilement dans la copie, fait-il remarquer. C’est pour ça qu’on s’est beaucoup inspirés des autres formes d’art.»
La suite des choses
La cicatrice n’était qu’un début pour celui qui avoue d’emblée se fatiguer rapidement des festivals et des voyages à l’étranger («Je m’ennuie de chez nous! Et ce que j’aime, c’est d’être en train de tourner un film!»). Le tournage de La cicatrice s’étant achevé fin 2010, Jimmy Larouche planche présentement sur deux nouveaux projets.
- Les vieux, avec Raymond Bouchard, Jean Lapointe et Dino Tavarone, plaidera qu’il «ne faut pas arrêter de vivre avant d’être mort».
- Le lac, qui mettra notamment en vedette Rémy Girard, Dino Tavarone et Louise Portal, parle «des masques qu’on porte pour se protéger». «Ce sont encore des sujets à portée sociale, mais de façon plus légère, des comédies dramatiques», explique le réalisateur.
La cicatrice
En salle dès vendredi