Miléna Babin: «C’est un culte pour moi, le quotidien»
Avec Les fantômes fument en cachette, son premier roman, Miléna Babin explore les relations humaines et en vient à la conclusion «qu’il faut attendre les bonnes choses des bonnes personnes».
Maeve aime Loïc. Loïc aime Maeve. Mais il aime aussi Adèle. Et puis Fred. Maeve aussi aime Fred. C’est réciproque. Et ça marche tout ça. Tant bien que mal, mais bon. Puis un jour, Maeve rencontre Max. Qui l’aime bien également. Et soudain, le fragile équilibre de ces relations – qui tiennent les unes dans les autres, les unes grâce aux autres – part en fumée.
Avec Les fantômes fument en cachette, Miléna Babin explore ces liens flous qui, selon elle, ne rentrent dans aucune de ces «trois cases prédéfinies» que sont l’amour, l’amitié et la famille. Dans la Vieille Capitale, remplie de fantômes qui rôdent même s’ils sont des personnes bien vivantes, l’héroïne, qui s’appelle Maeve «comme-dans-Sinbad-le-marin», passe d’une certaine insouciance au choc de la trahison, en enlignant les cafés, les cigarettes et les écoutes d’Over My Head des Fray. Miléna raconte.
Est-ce que vous avez peur des fantômes?
Ah! Non! Dans mon livre, les fantômes sont imagés. Mais je m’en méfie quand même. Disons que je n’ai pas joué au ouija quand j’étais jeune. J’ai déjà de la difficulté à gérer les entités sur la terre… Peut-être que, lorsque je gérerai mieux l’être humain, je me tournerai vers les cieux, mais pour l’instant, ce n’est pas dans mes projets!
Dans votre livre, il est beaucoup question de vides à combler, de vides qui sont comblés par d’autres, d’espaces laissés vides par le départ de quelqu’un, d’espaces occupés (par des fantômes). On pense à des poupées russes qui s’emboîtent. Est-ce une image que vous aviez en tête?
Il y a effectivement beaucoup de personnages et d’histoires qui s’emboîtent! Je n’ai pas pensé à des poupées russes, mais j’ai pensé à la place qu’on occupe au sein des autres, à ceux qu’on porte en nous et aux gens qui nous portent…
Il y a beaucoup d’odeurs aussi: celles du café et des cigarettes, bien sûr, mais aussi celles, par exemple, des soupes que votre héroïne déguste: stracciatella, tonkinoise…
Je suis complètement sensible à ça. Je pense que mon odeur préférée sur la terre, c’est celle d’un plant de tomates. Tsé le feuillage, là? Ce n’est pas drôle, il ne faut pas dire ça, mais parfois, quand les gens sont dans le coma, on essaye de les ramener avec des odeurs qui ont marqué leur enfance. Eh bien moi, si je tombe dans le coma, amenez-moi des plants de tomates et je vais revenir, ça ne sera pas long!
Maeve adore faire le ménage, mais elle a du mal à le faire dans sa vie. Ce détail n’est pas innocent…
Ça, je l’avoue, c’est moi. Je ne peux pas réfléchir quand il y a trop de choses autour de moi, je suis limite un peu maniaque. Je ne peux pas me coucher si la vaisselle n’est pas faite, je ne peux pas écrire s’il y a des graines sur mon plancher. Il faut que ce soit en ordre. Pour que je sois alignée, ma maison doit l’être aussi.
Donc, sur certains points, elle est un peu comme vous…! Est-ce que vous «écrasez» souvent des gens entre vos doigts aussi? [Dans le roman, lorsque quelqu’un l’irrite, Maeve enveloppe, de loin, sa silhouette entre son index et son pouce et fait mine de l’aplatir].
Ça fait tellement du bien! Je fais ça sans arrêt! J’en ai d’ailleurs «écrasé» deux dans le métro ce matin. Ils m’énervaient…! C’est symbolique. J’ai commencé à faire ça quand j’étais jeune. Je suis quelqu’un de relativement posé. C’est rare que je vais réagir sur le coup. Je vais plutôt m’en aller avec ma colère ou ma peine et revenir faire le point quand ce sera digéré. Mais ça, l’écrasement, c’est comme un bel entre-deux. Je le conseille, parce que ce n’est pas violent, mais c’est très libérateur!
Malgré les émotions parfois sombres qui sont abordées dans votre roman, l’idée de «réconfort» est très présente. On trouve beaucoup de cotons ouatés, de laine, de café au lait, de bain moussant…
C’est un aspect important pour moi. Dans un livre comme dans la vie. C’est peut-être mon côté Amélie Poulain. Je ne suis pas fifille, j’aime l’aventure, mais c’est quasiment un culte, pour moi, le quotidien. Et ce qui va faire qu’une journée sera la plus belle du monde pour moi, ce ne sera pas nécessairement que quelqu’un m’aura envoyé pour 48 000 piasses de fleurs, mais que, justement, j’aurai été dans le bon chandail de laine, j’aurai bu le bon café et j’aurai écouté la bonne musique au bon moment.
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Le livre est d’ailleurs porté par une «bande son» faite d’un mélange de groupes très connus (The Fray, The Kooks) et d’artistes de la scène locale (Salomé Leclerc, Leif Vollebekk). Reste que, vers la fin, l’héroïne confie que sa musique préférée… c’est le silence.
C’est vrai. En vieillissant, je me rends compte qu’une bonne dose de silence, c’est aussi efficace qu’une chanson bien rentrée. C’est drôle. Des fois, quand mes amis viennent souper à la maison et que ça fait deux ou trois CD qu’on écoute, je leur dis: «Heille, la vibe est tellement belle chez nous! On écoute le silence!» Et après deux ou trois bouchées, ils sont mal à l’aise: «Ben là, c’est un peu lourd chez vous, Babin!» Et je leur réponds: «Non, non! Le silence est BEAU!»

Les fantômes fument en cachette
Aux éditions XYZ