Culture
22:25 14 février 2016 | mise à jour le: 10 novembre 2016 à 12:56 Temps de lecture: 6 minutes

Fuocoammare, quand la mer devient tombe

Fuocoammare, quand la mer devient tombe
Photo: Collaboration spéciale

TAG Berlinale

À Lampedusa, la crise des réfugiés fait partie du quotidien des habitants, qui voient leur île accostée par des centaines de migrants. Le documentaire Fuocoammare, présenté en compétition à la Berlinale, place le spectateur au cœur de la tragédie, l’empêchant de détourner les yeux. «Pour plusieurs de ces gens qui fuient leur pays, la mer devient une tombe, a affirmé le réalisateur italien Gianfranco Rosi. Et nous sommes tous complices si nous ne faisons rien.»

Fuocoammare fait partie de cette vague de documentaires qui laissent de côté la narration linéaire, la voix off, et les «têtes parlantes», comme on dit. Absents, donc, ces intervenants qui expriment de façon classique, tour à tour, leur point de vue. Ici, le point de vue, c’est celui de la caméra que pose le cinéaste sur un bateau, dans une barque, dans le cabinet d’un médecin, à l’école, au cœur de la mer même, dans laquelle plonge un scaphandrier pour chercher les corps de naufragés.

Car la mer donne beaucoup à ces pêcheurs qui habitent Lampedusa, mais la mer prend aussi des centaines de vies. De ces femmes, hommes et enfants qui tentent de la franchir dans l’espoir de trouver ailleurs, là, ici, un peu de paix.

C’est le 17 décembre 2014 que Gianfranco Rosi a commencé à réaliser un film sur cette «île sicilienne de 20 km2 qu’ont rejointe 400 000 migrants dans les derniers 20 ans». Sa dernière scène, le cinéaste italien l’a tournée le 13 janvier 2016, quand le long métrage avait déjà été sélectionné en compétition officielle à Berlin. Un volet où il a été accueilli avec chaleur, la conférence de presse débutant par de longs applaudissements, plusieurs se levant pour accueillir l’équipe.

La réaction semble presque aller de soi. Car ce qui frappe, dans Fuocoammare, pourtant rempli de scènes douloureuses, c’est la bonté naturelle et nullement forcée avec laquelle les Lampedusiens semblent composer avec la situation. Souvent dans un silence complet, ils tendent leur main, ramènent les étrangers sur la terre ferme. À l’écran, chaque personne qui arrive est prise en charge, accueillie.

Plusieurs réfugiés malades y sont soignés par le Dr Pietro Bartolo, «la première personne» que le réalisateur a rencontrée en arrivant sur les lieux. «J’avais une bronchite, donc on a fait connaissance à l’hôpital!» s’est-il souvenu dans un sourire.

Cet homme au cœur immense, on le voit remettre sur pied des êtres assommés par la déshydratation, faire une échographie à une dame secouée par la traversée et enceinte de jumeaux, puis examiner des brûlés qui arrivent après un séjour dur et pénible dans la cale d’un bateau, le corps marqué par des explosions de diesel.

«Il faut intervenir autrement, créer des situations dans leur propre pays pour que ces gens n’aient pas besoin de le fuir.» -Le Dr Pietro Bartolo, protagoniste de Fuocoammare, qui s’occupe des réfugiés à Lampedusa

Mais le Dr Bartolo n’est pas le seul à agir avec compassion. Et à la Berlinale, il a tenu à le rappeler en saluant tous les gestes de bonté non calculés, spontanés, posés par ses compatriotes, «dont il est témoin fréquemment». «C’est un peuple assez extraordinaire, qui vit cette situation sans jamais protester, sans se comporter mal. Quand il y a des difficultés, ils se jettent à l’eau, ils vont aider, a-t-il noté. Souvent, on me demande : “Comment se fait-il que Lampedusa ne se fatigue pas?” Je réponds toujours que, comme c’est un village de pêcheurs, tout ce qui vient de la mer est bienvenu.»

La voix brisée par l’émotion, le Dr Bartolo s’est également souvenu des tout premiers migrants qui ont posé pied sur son île, il y a de cela 25 ans. «Ils étaient trois. Trois gamins qui se sont réfugiés dans un hôtel en construction.» Puis, avec les années, «les débarquements se sont succédé». Les gens ont continué à arriver, fuyant la guerre, la violence, dans un état lamentable, après une traversée faite dans des conditions inhumaines. «Depuis le premier débarquement, en 1991, j’ai vu tellement de choses horribles, épouvantables. Des femmes mortes, dont plusieurs enceintes. Des femmes violentées, violées. Ça laisse, comme je dis toujours, un trou dans l’estomac. Ce sont des cauchemars pour moi. Je fais souvent des cauchemars.»

Ces images atroces, et la façon dont elles marquent ceux qui les voient, occupent une place importante dans Fuocoammare. Ainsi, entre les scènes montrant des réfugiés enroulés dans des couvertures thermiques dorées, attendant, recroquevillés au sol ou pleurant de douleur, on suit aussi le petit Samuele. Un garçon sicilien d’une sensibilité étonnante qui explique, en faisant de grands gestes avec ses mains à son médecin, qu’il a depuis quelque temps du mal à respirer : «Mais vous savez, doc, c’est l’anxiété!» Dans un passage accueilli par les rires, on le voit fabriquer un lance-pierre avec du bois et un élastique. Puis, il le tend à un copain et lui apprend à tirer. «Il faut que tu sois passionné! lui recommande-t-il, le plus sérieusement du monde. C’est impossible d’accomplir quelque chose si tu n’as pas la passion!»

À l’évocation de ce petit bonhomme, le visage déjà souriant du réalisateur s’est illuminé encore davantage. «Je voulais raconter cette île par le regard d’un enfant. Après 10 minutes passées à parler avec Samuele, je savais que ce serait lui que je suivrais. Les états d’âme de ce garçon correspondent aux nôtres : il regarde quelque chose qu’il ne peut pas déchiffrer, qu’il ne peut pas comprendre», a confié Gianfranco Rosi.

Dans un beau geste, à la fin de la rencontre, alors que le modérateur devait conclure l’entretien, le documentariste a tenu à saluer tous les protagonistes de son film, présents dans la salle, et tous ceux qui l’ont aidé à le réaliser, un par un. «Merci surtout à mes producteurs de m’avoir laissé rester aussi longtemps sur place. J’avais besoin de temps avant de pouvoir raconter cette histoire.» Et peut-être que, désormais, c’est à «ceux qui peuvent faire quelque chose», à nous tous, qu’incombe la responsabilité de le voir, ce récit. «Je crois que nous sommes tous responsables de cette tragédie, a affirmé le cinéaste. La plus grande tragédie depuis l’Holocauste. Maintenant, nous devons la regarder en face.»

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