Culture
10:25 18 février 2016 | mise à jour le: 18 février 2016 à 10:29 Temps de lecture: 9 minutes

Denis Côté: Partir de soi

Denis Côté: Partir de soi
Photo: Gerhard Kassner / Berlinale

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Denis Côté ne s’attendait pas à générer des réactions «aussi extrêmes» avec Boris sans Béatrice, présenté en compétition à la Berlinale. Mais le cinéaste se dit «zen avec toutes les façons de recevoir le film». «Je ne suis pas un jeune réal qui va se laisser démonter s’il reçoit un coup de poing!» Entretien.

Vous êtes un habitué de la Berlinale; c’est votre deuxième fois en compétition. Comment le vivez-vous?
Je suis un peu… secoué. Je pensais que j’arrivais ici avec un film qui ressemblait beaucoup à Vic + Flo, à Curling. Mais je découvre qu’il y a des gens qui disent que j’aurais complètement changé. Ça me surprend. Il y a des réactions très négatives, d’autres très positives. C’est extrême. Pourtant, je raconte la même histoire qu’avant! Tout ce que j’ai changé, c’est la classe sociale du personnage. Je suis intrigué par les réactions, disons. Et quand elles sont négatives, je tends l’oreille.

Vous tendez l’oreille?
J’ai été critique. J’ai déjà démoli des films. J’en ai déjà encensé. J’ai une personnalité qui ne s’emballe pas quand c’est trop positif et qui ne déprime pas quand c’est trop négatif. Je fais la part des choses. Je sais dans quel esprit peuvent être les critiques quand ils voient cinq films par jour. Je prends ça avec un grain de sel. C’est sûr que je vais lire tout ce qui s’écrit et que je ne peux pas faire semblant que je me fous de tout. Mais je suis quand même super fier du film et de ce qu’on a essayé.

Vous aviez présenté cette oeuvre comme étant dans la continuité de Curling.
Parce que c’est un personnage qui essaye de connecter avec la société, tandis que le monde autour de lui s’écroule. C’EST l’histoire de Curling, C’EST l’histoire de Vic + Flo. Mais on dirait qu’il y a beaucoup de gens qui ont du mal à suivre un personnage bourgeois. Ils bloquent en partant. Et le film doit travailler encore plus fort pour les convaincre de son utilité. Parce qu’il y a des gens qui considèrent que le cinéma doit être utile. Qui se demandent pourquoi ils s’assoiraient pour regarder les problèmes d’un homme riche. Moi, je pense que ses problèmes sont universels!

Oui. Parce que le film pose principalement la grande question (qu’avec un peu de chance presque tout être humain s’est posée un jour) : c’est quoi être une bonne personne?
C’est un peu la question simple du film. Qui est aussi, selon moi, assez simple! Bizarrement, c’est parti de moi. On dirait que je me suis levé un matin et que je me suis dit: j’ai 41 ans, je gagne ma vie comme cinéaste. Je suis très chanceux. Je le sais. J’ai tourné neuf films. Je n’ai jamais tourné quelque chose pour payer mon loyer. J’ai fait le tour du monde, je suis comblé. Mais est-ce qu’il ne me manque pas quelque chose? Comment je traite ma blonde? Ma mère? Mon frère? J’ai pensé : je pourrais faire un film là-dessus. Sur quelqu’un qui n’a rien fait de mal – parce qu’on s’entend que Boris n’a rien fait de mal – et qui, un jour, entend le doute cogner à sa porte et lui demander : «N’y a-t-il pas quelque chose en dedans de toi que tu pourrais changer?»

Ce personnage incarné par James Hyndman, c’est donc un peu votre alter ego? On sait que vous allez haïr cette question…
Ben, c’est un peu la question qui tue, mais je ne peux pas t’obstiner trop! (Sourire) Ça part de moi. Je n’ai sûrement pas cette arrogance, cet argent, cette bourgeoisie, cette opulence. C’est sûr. En fait, le film, c’est juste quelqu’un qui se pose des questions sur sa vie. Donc oui, c’est moi… mais, c’est toi, c’est elle, c’est lui. Je trouve que ça parle à tout le monde. Ce qui est drôle, c’est que James est grand et, dans le film, il a une p’tite barbe. Il me ressemble! Mais ce n’est pas un truc. Ce n’est pas un film psychanalytique de fou.

Durant la conférence de presse à Berlin, même vos acteurs semblaient avoir différentes interprétations du film. Est-ce une chose que vous cherchiez? Les avez-vous guidés chacun de façon différente?
C’est sûr qu’il y a beaucoup d’interprétations possibles. Moi, je les écoute toutes. Ceux qui voient ce film comme un drame, super. Ceux qui le voient comme une comédie, encore plus super, car je suis plus du côté comique de la chose. Mais les acteurs, eux, ne peuvent pas penser le film en termes de genre. Ils ne peuvent pas dire : Denis veut un film drôle. Ce n’est pas comme ça qu’ils doivent fonctionner. Donc, chacun devait se construire un personnage, se l’approprier. Lui donner une importance. C’est normal. Mais pour moi, c’est vraiment clair qu’il y a Boris et que tous les gens autour de lui sont peut-être des fantômes. Ce n’est pas Boris ET Béatrice. Ce n’est pas une histoire d’amour.

«Je pense qu’au Québec, ça va mieux aller. C’est bizarre, d’habitude, c’est le contraire!»
– Denis Côté

Pendant la conférence, on vous a aussi posé plusieurs questions sur les différentes langues utilisées à l’écran, soit le français, l’anglais et le russe. Ça vous a surpris?
Je pensais qu’on allait plus me demander ça au Québec, parce qu’on fait beaucoup de cinéma très québécois, franco-français chez nous, avec nos têtes à nous. Moi, j’aime bien que mes films aient un côté épicé. Je ne veux pas tomber dans l’espèce de discours de la diversité culturelle, mais je suis quelqu’un qui est assez international en partant. Je ne haïssais pas ça, un film qui se promène entre les langues. On vient tous de vagues d’immigration. James [Hyndman] est Irlandais, moi, je ne suis même pas né au Québec, Isolda [Dychauk] est Russe… Je trouve que le film a le visage du Québec explosé, explosif d’aujourd’hui.

Pensez-vous que c’est ce qui a dérouté quelques journalistes internationaux?
Je ne pense pas qu’ils sont déroutés par ça. Franchement, les critiques «négatives», mettons, viennent surtout de ceux qui essayent de voir exactement quel ton je voulais prendre dans ce maudit film-là et qui ont de la misère. Alors que je prends tellement plaisir à aller toucher toutes sortes de tons! Mes films, c’est comme des gros chaos parce qu’on n’arrive pas à mettre le doigt sur «c’est quoi». C’est ça que j’aime faire. Mais il y a le danger que je me perde là-dedans aussi. Il y en a qui ne savent pas s’ils doivent rire ou prendre ça au sérieux. Et puis, c’est un objet assez froid. On garde une certaine distance. C’est un peu cérébral. Mais… j’ai toujours fait ça!

Qu’espérez-vous pour la suite de Boris sans Béatrice?
J’aimerais juste que les gens voient que c’est une continuité. Qu’il y a une progression. J’aime entendre la phrase: «As-tu vu le nouveau film de Denis Côté?» Ça veut dire qu’il y a une signature. Alors qu’avant, on me demandait tout le temps : «C’est quoi tes références?» Le pire moment pour moi, c’était Elle veut le chaos. Un film lent, en noir et blanc… Là, on me ramenait des Béla Tarr, des choses comme ça.

À quel moment avez-vous senti que les gens ont arrêté de vous parler de vos références pour vraiment se concentrer sur vos films?
Après Carcasses. On dirait qu’après Carcasses, qui était peut-être mon film le plus bizarre – et qui, en même temps, a été présenté à Cannes (en 2009) – les gens ont arrêté de me qualifier comme étant : «l’ancien critique». Ils ont arrêté d’essayer de voir si je ne copiais pas quelqu’un dans mes films. Je dirais qu’à partir de Bestiaire, j’ai été quelqu’un. Mais ç’a été long. Curling, c’était bien, Bestiaire a confirmé quelque chose et depuis, je fais partie à part entière de mon nom. C’est sûr que c’est agaçant quand on me désigne encore comme étant «l’ancien critique». Ça fait 11 ans! Je ne sais plus trop quoi dire sur cette vieille job-là! Elle n’influence pas mon travail. Mais même en anglais, ici, c’est encore écrit : «Canadian critic turned filmmaker». Heille, c’est vieux, là!

Pour finir, question «people» : c’était comment de signer votre photo en format géant au Berlinale Palast?
Je ne suis pas très tapis rouge. Mais j’ai découvert que toute mon équipe oui! Tout le monde était vraiment content! Les cheveux, les robes… Moi je trouve ça drôle, le fun. Mais je suis pas mal plus obsédé par : «Qui a vu le film? Qu’est-ce qu’il en a pensé? Est-ce que les gens vont aimer ça?» J’ai eu plus de plaisir à débattre pendant toute une journée avec des journalistes en entrevue, que de m’obstiner dans une limo pour savoir qui allait s’asseoir en avant! Je ne suis pas très glam.

Boris sans Béatrice
Présenté en ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois
Jeudi à 19 h au Cinéma Impérial
En salle dès le 4 mars

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