Culture

Tchèques, les rockeurs

Photo: Film Servis/Festival Karlovy Vary

Karlovy Vary
Existe-t-il quelque chose de commun dans l’ADN des groupes de rock à succès qui fait en sorte qu’ils suivent sensiblement la même trajectoire? Peu importe leur pays d’origine? Le documentaire sur le band pragois Lucie, présenté en première mondiale au Festival de Karlovy Vary, nous fait penser que oui.

Film franchement sympathique, Lucie : Příběh jedný kapely (en anglais : The Story of a Rock Band) porte bien son titre. Réalisé par David Sís pour marquer le 30e anniversaire de la formation, ce docu musical retrace le parcours d’un groupe culte de la République tchèque. Mais, étrangement, cette histoire pourrait être celle de nombreux autres bands.

On y trouve les débuts, naïfs et joyeux. L’ascension vers la gloire, rapide et inespérée. La fréquentation de musiciens moins gentils qui traînent avec eux le côté sombre du succès (dans ce cas-ci, le bassiste aux longs cheveux Petr Chovanec, surnommé P.B.CH, confie avoir commencé sa phase de débauche… en apprenant le mot dude). Il y a bien sûr les filles. La fête. La période où on abandonne le style qui nous a vu naître, Tiens! Fini!, pour plonger avec enthousiasme dans un genre expérimental qu’on risque de regretter un jour. Mais tant pis! «Carpe diem, motherf***ers!» On se lance dans l’écriture automatique et on porte des tenues flamboyantes. Puis, après le pic, la descente classique : la fatigue. Les chicanes. La séparation. La réconciliation. Le point final. Et, pour Lucie (prononcez Loussïè) : le comeback. Suivi du documentaire.

En conférence de presse, les charismatiques artistes ont avoué avoir travaillé plusieurs années sur le projet. Et voulu abandonner le tournage presque autant de fois qu’ils se sont séparés au cours de leur carrière. «Trois… peut-être quatre», a précisé, sourire en coin, le chanteur et batteur David Koller.

Finalement achevé, le long métrage comporte d’innombrables chansons – dont les textes sont sous-titrés en anglais. Une chouette idée qui permet au spectateur étranger de comprendre que les gars parlent essentiellement des choses capitales de la vie. Le sexe. L’amour. Le sexe. «Vous voulez chanter avec nous? Car ça parle de sexe!» lancent-ils joyeusement à la foule lors d’un concert, juste au cas où certains seraient passés à côté du message.

Il y a aussi des morceaux plus sombres sur la solitude. Des métaphores de loups qui crient à la lune. Et une pièce délirante, Medvídek, dans laquelle un ourson en peluche traverse les douanes le bedon plein, plein, plein – de cocaïne. Le vidéoclip déluré qui accompagne la chose montre une jeune fille à lulus déchiquetant le nounours avec entrain – et un couteau tranchant – pour en libérer des nuages de poudre qu’elle lance partout. Weeee. Dans une autre vidéo, on voit des poulets grillés… et un homme aux ailes d’ange tomber dans la boue et se faire secourir par une demoiselle. Dans une autre encore, le claviériste Michal Dvořák tape deux blocs de beurre réfrigérés l’un contre l’autre pour marquer le rythme. L’évocation au temps présent de cette méthode des plus originales le fait exploser de rire. Tout ça sans oublier les costumes, qui traversent les époques. Notre coup de cœur: le combo pantalons blancs et bretelles sur chest nu que porte le chanteur blond faisant hurler les groupies.

«C’est génial. Dans ce film, j’ai 20 ans tout le temps. Je suis beau. Et je suis constamment soul.» –Robert Kodym, guitariste de Lucie, ravi du résultat

En voyant le long métrage, on pense à plusieurs docu sur le rock, comme Anvil: The Story of Anvil! Mais sans le côté tragi-comique. Du comique pur pourtant, il y en a tout plein, puisque l’humour tchèque est omniprésent à l’écran. Ainsi, avant de donner un concert à Londres, le showman guitariste Robert Kodym note : «On fait ça pour que les médias à la maison disent : “Wow! Ils jouent en Angleterre! Lucie, c’est une affaire internationale!”» (Tiens, ça aussi, c’est un truc international… Pensée pour tous ces artistes qui clament avoir eu un succès fou à Paris. Devant leur agent et leur maman.)

Mais malgré les moments marrants, l’ensemble reste touchant. «Quand on a visionné le film avec l’équipe, on a trouvé ça génial, on n’arrêtait pas de dire : “Ouais! Cool! Trop fort!”, a raconté en conférence Kodym, la star barbue de la bande. Mais quand je l’ai revu tout seul à la maison, j’ai versé des larmes.»

Après cette tendre confidence, celui qui se surnomme «l’historien de Lucie» a apostrophé une reporter avec un calepin. «Madame la journaliste, est-ce que je peux vous poser une question? Personnellement, je suis fan de mon groupe. Mais je me demandais : si quelqu’un n’est pas de mon avis, que va-t-il penser du film?» «Premièrement, a rétorqué l’experte tchèque, je pense que c’est un très bon documentaire. Et deuxièmement, je ne peux pas imaginer un seul habitant de ce pays qui ne soit pas fan de Lucie!»

Derrière ses verres fumés, Robert a souri. Hoché de la tête. Plein de points bonus pour la dame au fond de la salle.

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