Hier, l’avenir…
Je suis né à Montréal dans les années 1960. J’ai été élevé dans une ville prospère et dans une province qui, comme les fusées américaines de l’époque, ne connaissait pas encore de limites. Une province qui avait toutes les raisons de rêver mieux, de croître et de découvrir qu’elle avait finalement les moyens de ses ambitions.
Suffisait d’y croire et de sauter dans le train. Une province dont la devise aurait pu être «Fonce et ne te retourne surtout pas».
Les slogans politiques du temps inspiraient la confiance et l’enthousiasme : «C’est le temps que ça change», «Maîtres chez nous», «Québec plus que jamais»… Les mots dits et chantés étaient signifiants, forts : «Désormais», «À partir d’aujourd’hui, demain nous appartient», etc.
À l’origine de cette révolution qu’on disait tranquille (!), tout était à faire et plus rien n’allait nous empêcher d’avancer. Fallait construire des écoles pour répondre à la demande. Ouvrir des cégeps afin de produire un nombre sans précédent de diplômés et mettre en place des universités qui développeraient enfin les cerveaux dont nous avions urgemment besoin.
On pouvait sans crainte imaginer que notre nouveau régime universel d’assurance maladie serait copié partout en Occident tant il était ingénieux. Pour compléter le tout, nos services sociaux allaient efficacement et dignement s’occuper de la population, sans égard à leur condition.
Malgré des objectifs pourtant clairs au départ, le dirigeable gonflé d’espoir du Québec de demain a lamentablement piqué du nez.
Le Québec de demain, on l’avait façonné comme ça. Avançant enfin main dans la main, les syndicats et le gouvernement pouvaient désormais promettre que tout un chacun y trouverait éventuellement sa juste place et contribuer pleinement. Et puis là…
Et puis là, pour reprendre l’expression consacrée, la chaîne est débarquée du pédalier. Presque 60 ans plus tard, malgré des objectifs pourtant clairs au départ, notre dirigeable gonflé d’espoir a lamentablement piqué du nez.
Nos écoles produisent des décrocheurs comme si rien n’avait été fait, notre système de santé est perpétuellement en crise et nos services sociaux – l’horreur survenue à Granby en témoigne cruellement – ne répondent pas à la demande.
Pire encore, les aspirants professeurs ne sont plus au rendez-vous, les horaires débiles auxquels sont confrontés les travailleurs et travailleuses du domaine de la santé en rebutent plus d’un, et le travail social est devenu une effrayante usine à burnout qui n’a rien d’attirant pour celui ou celle qui avait eu, un jour, envie d’y gagner sa vie. Les jobs dans l’éducation, la santé et les affaires sociales sont redevenues des vocations. Où l’on se sacrifie et se résigne, comme aux belles années de la Grande Noirceur…
J’ignore quand et pourquoi tout a dérapé. Je n’ai aucune idée comment un projet de société aussi stimulant a pu ainsi s’enliser. Les buts étaient pourtant simples et les objectifs, si bien définis. Alors, comme se fait-il que nos grands vaisseaux aient pu dériver de la sorte?
Est-ce au moment où on s’est mis à considérer l’éducation, la santé et les programmes sociaux comme une dépense plutôt que comme un investissement? Est-ce au moment où on s’est mis à couper partout, comme si on avait oublié à quel point, à l’origine, on avait tellement souffert de ce sous-développement endémique? Ou alors, est-ce quand on s’est mis à ajouter des paliers décisionnels à n’en plus finir, des comités et des sous-comités, des cellules d’analyse et des tables de concertation à mille pattes? Je ne sais pas trop.
Ce que je sais, c’est que ça marche toujours tout croche et que tout le monde est toujours déçu.
Il y avait pourtant tant à faire…
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Granby. L’horreur consommée. Une enfant maltraitée. Mal aimée et surtout, bien mal tombée. Un milieu toxique. Un système embourbé, dépassé, désorganisé. Et un entourage qui regarde ailleurs.
Elle avait sept ans. Sept ans, c’est supposément l’âge de raison. Celui où on devrait commencer à faire la distinction entre le bien et le mal.
Entre le bien et le mal, elle n’aura connu que le second. Pauvre petit cœur.
Devant tous ces ratés du système, j’ai honte à nous.