Débats

Hydrogène: la dangereuse, coûteuse et inefficace lubie d’Énergir

Photo: onurdongel/iStock
Jean-Pierre Finet - Collaboration spéciale

Énergir demande à la Régie de l’énergie l’autorisation d’évaluer la possibilité d’injecter jusqu’à 50 % d’hydrogène dans son réseau gazier. Bien que l’objectif de verdissement du gaz naturel puisse sembler louable, il faut, à notre avis, éviter de s’engager dans cette voie. Elle comporte des risques très sérieux pour la sécurité des usagers, relève d’un non-sens économique, en plus d’être complètement inefficace d’un point de vue énergétique.

Alors que la pression est forte pour faire du gaz naturel une énergie de transition, il nous semble important de remettre les pendules à l’heure. Dans un article paru le 30 octobre dernier, Charles Émond, PDG de la Caisse de dépôt et placement, réaffirmait son intention de soutenir l’industrie du gaz.

Tenter de « verdir » le réseau de gaz en y injectant de l’hydrogène n’est pas un choix qui nous rapproche d’une transition efficiente. Par ailleurs, la capacité du réseau actuel à tolérer de l’hydrogène est faible : une étude du Conseil national de recherches du Canada (CNRC) conclut qu’elle se situe à la hauteur de 2 %.

Le verdissement du gaz naturel que propose Énergir est un piège permettant de continuer à distribuer du gaz de fracturation et ne doit surtout pas servir à retarder l’électrification des bâtiments et des procédés industriels au Québec.

Dangers d’explosion

L’hydrogène est un gaz hautement explosif, l’énergie requise pour l’enflammer étant environ 10 fois plus faible que pour le gaz naturel. De plus, la plage d’inflammabilité du gaz naturel se situe entre 5 % et 15 %, celle de l’hydrogène se situe entre 5 % et 75 % (en proportions volumiques). Cette caractéristique rend l’utilisation de l’hydrogène plus risquée.

La petite taille de la molécule d’hydrogène est également problématique : elle lui permet de s’échapper à travers des ouvertures de taille extrêmement faible, ce qui accroît le risque de fuite dans les canalisations enfouies et dans les appareils utilisant ce gaz. L’hydrogène est incolore et inodore, donc difficile à détecter.

Coûts augmentés

Le coût de l’hydrogène vert est directement lié au coût de l’électricité nécessaire pour le produire. Considérant les pertes énergétiques encourues durant la production d’hydrogène par électrolyse, l’hydrogène est donc plus cher que l’électricité. S’il existe bien quelques avenues où l’utilisation de ce gaz pourrait être intéressante (essentiellement dans les procédés non électrifiables), il n’y a aucun intérêt à payer plus cher une énergie qu’on peut obtenir autrement.

Pour les clients d’Énergir, l’injection d’hydrogène représenterait donc un coût additionnel, tout en détournant des ressources qui auraient pu être mieux utilisées ailleurs. Ce coût risque d’être d’autant plus augmenté si le taux d’hydrogène dans le réseau est supérieur à 2 % : cela nécessiterait probablement le remplacement des équipements fonctionnant au gaz naturel et pourrait occasionner une hausse des primes d’assurances en raison des risques accrus.

Inefficacité énergétique

La production d’hydrogène vert par électrolyse de l’eau est un procédé dont l’efficacité peut varier entre 50 % et 75 % environ. C’est donc le quart, sinon la moitié de l’électricité renouvelable utilisée qui serait gaspillée lors de la production de l’hydrogène.

La faible densité de l’hydrogène (presque 10 fois moindre que celle du gaz naturel) rend aussi son utilisation peu efficace dans le réseau gazier : l’injection d’hydrogène exigerait davantage d’énergie pour le pompage du gaz dans les tuyaux. De plus, pour un même débit volumique, l’hydrogène procure moins d’énergie que le méthane.

Nous ne souhaitons pas faire l’apologie de l’utilisation du gaz dit naturel, simplement souligner l’absurdité d’y ajouter, en plus, de l’hydrogène.

L’électrification permet d’atteindre de meilleurs rendements énergétiques, coûte moins cher, est plus sécuritaire et, surtout, ne nous emprisonne pas dans une dépendance aux hydrocarbures en cette période d’urgence climatique.

* La lettre est cosignée par les huit membres du Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ), soit : l’Association madelinienne pour la sécurité énergétique et environnementale (AMSÉE), Canot Kayak Québec, Écohabitation, la Fondation Coule pas chez nous, la Fondation Rivières, Nature Québec, le Regroupement pour la surveillance du nucléaire et le Regroupement vigilance hydrocarbures Québec (RVHQ). Ces groupes représentent des milliers de membres individuels et de multiples organisations au Québec.

À propos du ROEÉ

Le ROEÉ, fondé en 1997, participe activement aux consultations et audiences de la Régie de l’énergie, ou auprès d’autres forums pertinents, afin de défendre de manière efficace le point de vue des groupes et organismes à vocation environnementale dans le domaine énergétique. Les membres du ROEÉ font connaître au grand public les enjeux soulevés à la Régie en les commentant et en sensibilisant sur la question environnementale dans le domaine énergétique.

Jean-Pierre Finet, analyste en réglementation énergétique pour le Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ) et Bruno Detuncq, professeur à la retraite de Polytechnique Montréal, membre du ROEÉ*

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