Si j’étais ton père
Il n’a jamais réussi à nommer les vraies choses. Les hommes sont souvent ainsi faits. Parce qu’ils n’ont jamais appris peut-être, jamais osé. Oser dire, comme oser être. Même à 24 ans, solide et grand comme un rocher, son cœur est fragile comme de la porcelaine. Il est de son époque, me direz-vous. L’ère du iPod, de l’instantané et de la communication saccagée. Comme bien des jeunes hommes, Alexandre vit dans une apparente indifférence. Pourtant il est tout, sauf indifférent. Il a peut-être peur de ses démons intérieurs? Il termine ses études et, dans quelques mois, il devra, puisqu’il le faut bien, quitter le nid. Mais comment voler lorsque nos ailes ne sont pas encore poussées?
J’aurais envie de lui dire que la vie fait bien les choses, mais ce sont des mots de pépères; il ne m’écoutera pas. L’âge adulte, c’est un passage obligé. Apprendre à se faire confiance, à s’aimer et à créer ses propres liens, c’est pas évident, mais c’est passionnant. Grandir, Alexandre, c’est normal, c’est un peu effrayant, je l’avoue, mais il faut y passer. Un petit garçon dans un corps d’homme. Si j’étais ton père, je t’inviterais à sauter du nid, à déployer tes ailes et voir le monde, le monde des adultes, pas toujours beau, et ton monde à toi, à le construire. T’es brillant, souvent aimable et tellement maladroit. Tes amis sont à ton image, ils se croient tout permis, ils sont chez eux partout, surtout chez leurs parents. Ils refont le monde et connaissent tout.
Dans quelques mois, Alex, tu apprendras à nommer les choses, à faire l’épicerie, payer l’Hydro, laver ton linge, brûler ton premier pâté chinois. L’apprentissage de l’ordinaire. Tu découvriras que la vie est ordinaire et très souvent teintée d’extraordinaire. Je connais tes parents, ils seront toujours là pour toi. Il te faudra apprendre avec le temps d’être aussi là pour eux. Écouter ta petite voix intérieure, vivre ta vie, à ta façon, c’est un projet intéressant, non? Puis tu découvriras l’amour! Après en avoir arraché un peu, il le faut bien, tu décrocheras de ton ordi, tes yeux se poseront sur une jeune femme, belle comme un lever de soleil. Tu perdras un peu la tête et alors tu comprendras tout. Tu saisiras alors un beau volet de la vie. Tes ailes se déploieront et tu t’envoleras encore plus haut. Tu te réaliseras dans ton travail, deux petits voyages par année, un appartement à ton goût… Toi qui présentement déteste le matériel, tu y prendras un peu goût, pas autant que tes parents mais tout de même.
Et, près de la trentaine, tes ailes auront poussé suffisamment pour te rendre où tu veux. Mais, hélas, il faut encore plus pour être un homme. Il te faudra ouvrir ton cœur. Tu es le seul avoir la clé. Mais tu peux commencer dès aujourd’hui, tu sauveras du temps, de l’énergie et tu grandiras bien plus vite.