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Natashquan avec M’sieur Pratte

Ma chronique n’a pas été écrite à Montréal-Nord cette semaine, mais bien sur la Côte-Nord. Disons que ça fait un tour du bloc un peu plus ambitieux qu’une simple marche autour de mon pâté de maison. Il faut bien sortir de l’arrondissement de temps en temps.

Mon vieil ami Michaël, qui s’était chargé de m’initier en science politique au début des années 2000, m’a proposé cette expédition jusqu’au bout de la route 138. Cette route, qui s’amorce en Montérégie au Sud du St-Laurent, devient le boulevard Sherbrooke sur l’île de Montréal, puis se superpose au Chemin du Roi jusqu’à Québec. Le tracé continue comme ça vers le nord-est jusque sur la Côte-Nord et se termine, 1400 kilomètres plus loin, à Natashquan, en Minganie. 

Inspiré par Jack Kerouac, mon ami Michaël est fasciné par cette route et voudrait la faire découvrir davantage aux Québécois eux-mêmes en répertoriant ses bijoux. Il prévoit d’ailleurs venir s’établir dans quelques années au bout de la route, à Natashquan, le village natal de Gilles Vigneault.

Michaël m’a mis au défi d’apprendre à mieux connaître mon propre pays, le Québec, après avoir tant voyagé en Amérique latine. J’ai accepté.

 

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Lorsque vous demandez à Google, il vous dira que l’itinéraire Montréal-Nord / Natashquan vous prendra 17 heures. Dites-vous que vous en verrez beaucoup de belles choses et de belle gens au fil de tous ces kilomètres, si un jour il vous prenait l’envie de vous les taper.

À Trois-Rivières, la route 138 passe par le pont Duplessis. J’ai noté que les lampadaires qui juchent ce petit pont sont les mêmes que ceux qu’on a installé sur la rue Charleroi. Ces lampadaires peu orthodoxe ne relèvent peut-être pas d’un esthétisme à couper le souffle, mais ils sont surprenants et en ce sens, je les aime bien.

Michaël, un personnage qu’on appelle M’sieur Pratte à Vaudreuil-Dorion où il sévit normalement, est professeur d’histoire. Il me racontait que le pont Duplessis s’était effondré alors que Maurice Duplessis était premier ministre du Québec. C’était une humiliation pour ce petit homme, au cœur de son propre fief, Trois-Rivières. Duplessis chercha à retourner la situation en sa faveur et s’adonna à l’un de ses hobbies favori ; accuser les « communistes ». Ils les accusa  en effet d’être responsable de cet « attentat ».

Manifestement, chaque époque a ses [carrés] rouges que l’on peut accuser de violence… Ou « d’incitation à craindre le terrorisme », comme on dit aujourd’hui.

Un peu plus loin, traverser la région de Québec est une occasion d’écouter les fameuses radio-poubelles. Chaque fois, c’est une expérience renversante. Chaque segment parlé de ces radios repousse littéralement les frontières de l’insignifiance. Il est difficile de s’en offusquer tant ce feu nourri d’inepties, cette véritable mitraille à l’emporte-pièce de lieux commun, est à ce point ininterrompu qu’il ne laisse aucun répit à l’esprit critique pour se ressaisir et retrouver la raison.

Sur les ondes de la station que nous écoutions alors que nous passions par-là, les deux hâbleurs ont palabré durant soixante minutes (sans aucune interruption !) du spectacle de Rogers Waters sur les Plaines d’Abraham. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, les deux gars au micro ont à peine effleuré le spectacle comme tel dans leur interminable commentaire : ils ont parlé durant des dizaines de minutes de l’achalandage du côté droit de la scène et de l’emplacement des toilettes. Je vous le jure ! Une heure !

Vient ensuite la région de Charlevoix et l’on s’arrête à St-Fidèle acheter du fromage. Et lorsqu’on arrive à la Rivière Saguenay, que l’on doit enjamber par traversier, c’est qu’on arrive aussi sur la Côte-Nord. Tadoussac nous accueille dans cette région québécoise qui s’allonge vers le nord-est, comme un bras qui tient le Labrador.

J’ai beaucoup aimé cette petite ville, Tadoussac, en dépit du tourisme de masse qui nous y entoure. Des flots ininterrompus de Français y débarquent pour y voir les baleines. Et oui, comme dans la caricature. Il n’en demeure pas moins que de passer une soirée dans un bar de Tadoussac avec un Ougandais et une Suissesse est un agréable moment.

Plus à l’est, les choses deviennent sérieuses. Il n’y a plus de touristes et la végétation commence à changer. Les feuillus cèdent la place aux conifères et la culture humaine, reflet de  son environnement, change avec la végétation. C’est un autre Québec qu’on trouve là, un Québec que je n’avais jamais connu. Un Québec au-delà du 50e parallèle où se côtoient des Innus et des « Blancs », souvent descendants d’Acadiens. Les accents, le country acadien, les mimiques… Le pays est différent. Cette différence nourrit l’esprit. Voir du pays fait du bien. Surtout lorsqu’on ne connaît pas assez le nôtre.

Après Baie-Comeau, Sept-Îles et Havre St-Pierre, on finit par arriver à Natashquan, « là où le temps s’arrête ». Ou encore, selon la signification innue, « là où on chasse l’ours ». On s’y installe dans un mini-chalet confortable et y passe quelques jours sur la rive du Golfe du St-Laurent. Il y a des petites îles, une eau très très bleue, une brise froide. C’est nous et c’est pas nous. C’est la Côte-Nord.

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Mais l’automne commence de bonne heure cette année au Québec. C’est pourquoi on plie bagage avant d’avoir eu le temps de s’harmoniser au rythme des 250 habitants de Natashquan. Et on rentre à Montréal-Nord. À l’abordage.

Pour me joindre : ted_hebert@yahoo.fr

Guillaume Hébert

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