La magie du cirque et la vie
D’abord, on se rejoint à la porte de Champerret et on boit un coup ensemble.
Vers 20h15, Victoria, notre connaisseuse, nous dit de marcher par là, jusqu’au grand carrefour après l’église en brique rouge, puis de se tenir à gauche. Elle nous attendra devant le cirque. Elle, elle y va en scooter.
Elle nous y attend bel et bien, sauf que je ne vois pas de chapiteau : juste une muraille en vieille tôle verte, rouillée et cabossée, qui fait l’angle, au carrefour.
Victoria nous guide vers le portail ouvert et on entre dans l’enceinte. Il y a un petit chapiteau vert foncé qui se perd dans la nuit boueuse et, contre la muraille en métal, des caravanes et des roulottes, des enfants qui jouent, une vieille qui regarde les gens entrer, des jeunes qui disent bonsoir.
À l’intérieur du chapiteau, on passe entre le gradin et un espace qui ressemble à un petit salon particulier où s’échauffent les artistes. Comme si on arrivait chez eux…
Le gradin en madriers arrondis en a vu des culs, madame, mais en a vu! Comme vous n’en verrez jamais, monsieur, même si vous y passiez votre vie.
Sur une table, une petite caisse en métal avec des euros dedans, des bouteilles d’eau et des canettes de Coke à vendre, des affiches et des autocollants, aussi.
Et des livres. Trois piles distinctes, une par titre, tous les trois publiés chez Gallimard, attention, dans la NRF!
Notre amie la connaisseuse nous présente. Elle dit au patron que je suis un éditeur, et Alexandre (Romanès) me donne un exemplaire de chacun de ses livres en me disant que si un jour je deviens son éditeur, il me volera!
J’aime.
Le cirque Romanès n’est ni un Nouveau cirque, ni un cirque traditionnel : c’est un cirque « ancestral ». Ça ne commence ni ne finit jamais. Le public est installé et le rideau devant les artistes se referme : du théâtre à l’envers… Des instruments s’accordent. Des cuivres, surtout. Alexandre, exactement comme s’il était dans son salon, place quelques chaises ici et là, éteint le chauffage, met de la lumière, monte et baisse un peu le son. Il sourit aux gens en donnant des ordres : quelqu’un a oublié de retirer la table avec les livres et la caisse! Deux gars la ramassent et la sortent en ne souriant pas.
Alexandre est le maitre de piste et ça ne paraît pas du tout. Il ne porte ni chapeau ni costume. Il est comme il est et on devine qu’il mangera, après le spectacle, habillé de la même manière qu’en spectacle. Chemise marron, pantalon noir et souliers délacés. Pas de chaussettes.
Alexandre est chez lui, dans sa résidence, son domaine, sa maison. Et ce sont ses enfants que nous verrons évoluer ce soir, sur la piste. Enfin, la piste… Un tapis rouge usé à la corde, posé devant les gradins.
Alexandre rentre. Il ouvre et referme le rideau très laid qui cache maintenant les artistes qui se préparent. Il sort encore et revient avec un petit chien beige qui a les cheveux dans les yeux. Il le tient par une vieille corde à ballots de foin (corde à bale) passée dans le collier de la bête.
Il se place devant le public et dit qu’à 20 ans, il avait un lion… et que maintenant, eh ben il se balade avec un chien qui ne sait rien faire.
L’orchestre entre, juste un petit peu faux, suivi de la famille au complet. Tout le monde s’installe en demi-cercle devant la piste (le tapis). Et ça s’alterne, ça fait de tout : du cerceau, du fil de fer, du main à main, des équilibres, de la jonglerie, du cadre aérien, de la corde molle, du trapèze fixe et du ballant, du cerceau aérien, de la roue Cyr… j’en oublie.
Pas le plus performant des cirques, mais le cœur, le cœur, l’âme, l’âme et la magie, la magie. Ce cirque est ce que le cirque devrait être : la vie, la vie.
Quand Alexandre revient en piste, à la fin, il essaie encore de nous vendre ses livres, ses bouteilles d’eau, ses affiches, ses autocollants, ses canettes de Coke… et aussi des bouts de son tapis rouge ancestral.
Le Cirque Romanès, à la porte de Champerret, Paris.