Les meurtres de journalistes russes se multiplient
MOSCOU — La tentative de meurtre du journaliste russe exilé Arkady Babchenko dans la capitale ukrainienne de Kiev, mardi soir, a mis en lumière les dangers de travailler en tant que journaliste en Russie.
Des dizaines de journalistes russes ont été tués ou brutalement battus ces dernières années, en représailles claires pour leur travail. Dans la plupart des cas, leurs attaquants n’ont jamais été inquiétés par la justice.
Voici un aperçu de certains des cas les plus médiatisés:
ANNA POLITKOVSKAÏA
Anna Politkovskaïa était une journaliste éminente du journal Novaya Gazeta, connue pour sa couverture critique de la guerre en Tchétchénie. Elle a été abattue dans son immeuble d’habitation en 2006.
Mme Politkovskaïa a relaté les massacres et la torture de civils par l’armée russe. Elle a écrit un livre critiquant le président russe Vladimir Poutine et sa campagne en Tchétchénie, en documentant les abus généralisés de civils par les troupes gouvernementales.
Mme Politkovskaïa a souvent reçu des menaces et a été dénigrée par les médias d’État comme étant antipatriotique.
Cinq hommes ont été reconnus coupables du meurtre, mais les enquêteurs n’ont jamais trouvé ceux qui ont ordonné le meurtre et sa famille a blâmé le gouvernement pour sa réticence à poursuivre les cerveaux du crime.
MIKHAÏL BEKETOV
M. Beketov a subi des lésions au cerveau et a perdu une jambe après une agression brutale en 2008, dans la foulée de ses reportages et de sa campagne contre un projet d’autoroute près de Moscou. Il est mort cinq ans plus tard.
M. Beketov a écrit sur la corruption à Khimki, une ville près de l’autoroute de 8 milliards $ US. Fondateur et rédacteur en chef d’un journal local, M. Beketov a été parmi les premiers à dénoncer la destruction de la forêt locale et à éveiller les soupçons que les autorités locales puissent profiter du projet.
En novembre 2008, M. Beketov a été battu si sauvagement qu’il a perdu l’usage de la parole. Il était dans le coma depuis plusieurs mois et a passé plus de deux ans dans les hôpitaux. Ses agresseurs n’ont jamais été retrouvés.
ANASTASIA BABUROVA
La journaliste indépendante Anastasia Baburova a été abattue en 2009 sur un trottoir au coeur de Moscou quand elle a tenté d’intervenir lors du meurtre d’un avocat spécialisé des droits de la personne et reconnu pour son travail sur les abus en Tchétchénie.
L’avocat Stanislav Markelov a été abattu à bout portant en plein jour par un homme armé qui l’a suivi après une conférence de presse. Mme Baburova, qui revenait avec l’avocat, a été tuée quand elle a tenté d’aider M. Markelov.
Mme Baburova, une journaliste indépendante d’une vingtaine d’années, avait travaillé pour le journal Novaya Gazeta, pour qui écrivait également Mme Politkovskaïa.
OLEG KACHINE
Journaliste intrépide, M. Kachine a été violemment battu par deux agresseurs non identifiés à l’extérieur de son domicile en novembre 2010 et a échappé de justesse à la mort. Il a passé des jours dans un coma médical avec une fracture du crâne, et a eu un doigt partiellement amputé. Il a survécu et a finalement récupéré.
M. Kachine a écrit sur un large éventail de questions sociales et politiques, certaines politiquement délicates. Peu de temps après l’attaque, M. Kachine a déclaré qu’il soupçonnait celui qui était à ce moment le gouverneur de Pskov, Andreï Turchak, d’être à l’origine de l’attentat contre sa vie en réaction à un article critique qu’il avait écrit à son sujet sur son blogue.
Le président russe de l’époque, Dmitri Medevdev, avait promis d’élucider l’attaque. M. Kachine était à l’origine plein d’éloges pour les enquêteurs qui semblaient essayer de trouver ses attaquants, mais l’enquête a calé peu de temps après.
Frustré par le manque de progrès, M. Kachine a mené sa propre enquête et, plusieurs années plus tard, a accusé publiquement M. Turchak d’avoir donné l’ordre de le paralyser ou de le tuer. M. Turchak n’a jamais été interrogé, et a nié les accusations. Il occupe actuellement un poste de haut niveau au sein du parti au pouvoir pro-Kremlin.
KHADZHIMURAD KAMALOV
M. Kamalov, le fondateur d’un journal du nord du Caucase russe critique des autorités, a été abattu devant son bureau à Makhachkala, la capitale de la région du Daguestan, en décembre 2011.
Le principal hebdomadaire indépendant de M. Kamalov, Chernovik, a abondamment rapporté les exactions de la police dans la lutte contre une insurrection islamiste originaire de la Tchétchénie voisine et qui s’est répandue dans la région.
En 2008, les autorités ont porté plainte contre plusieurs journalistes de Chernovik en vertu d’une loi anti-extrémiste après la publication d’un entretien avec un ancien dirigeant de la guérilla. Un tribunal les a acquittés plus tôt cette année.
Les tueurs de M. Kamalov n’ont jamais été retrouvés.
ARKADI BABCHENKO
M. Babchenko a servi dans l’armée russe et a combattu pendant les deux guerres de Russie en Tchétchénie au cours des années 1990, d’abord en tant que conscrit, puis en tant que mercenaire. Il est ensuite devenu journaliste et a travaillé comme correspondant militaire pour plusieurs médias russes. Il a écrit plusieurs mémoires de son temps en tant que soldat.
Dénonciateur intarissable du gouvernement russe, M. Babchenko a couvert la guerre entre la Russie et la Géorgie et le conflit séparatiste dans l’est de l’Ukraine, accusant la Russie d’avoir ciblé des civils.
En décembre 2016, M. Babchenko en a indigné plusieurs quand il a écrit sur Facebook qu’il n’était pas désolé pour les militaires et les journalistes de la télévision d’État morts lors d’un accident d’avion en route vers la base militaire russe en Syrie. Plusieurs législateurs russes ont même appelé à retirer sa citoyenneté à M. Babchenko, et les médias d’État russes l’ont traité de traître.
M. Babchenko a fui la Russie en février 2017, craignant pour sa vie. Il a déménagé à Kiev l’automne dernier, où il a travaillé en tant qu’animateur de la chaîne de télévision tatare de Crimée, ATR.
On a tout d’abord annoncé la mort de M. Babchenko, qui avait été retrouvé baignant dans son sang par sa femme. La police ukrainienne a toutefois révélé mercredi qu’il est bien vivant et qu’il s’agissait d’un subterfuge pour débusquer ses agresseurs. M. Babchenko a participé à une conférence de presse pendant laquelle il a remercié tous ceux qui ont pleuré son décès.