Soutenez

Sus aux bardes de la drogue

Photo: El Komander
Daniel Casillas - Metro World News

Les ballades mexicaines faisant l’éloge des narcotrafiquants se sont tues après que le gouvernement eut fait pression pour mettre au ban cette musique controversée, de peur qu’elles suscitent des vocations en attirant les fans vers le monde interlope.

C’est une épine dans le pied des autorités qui tentent de remporter la guerre contre les narcotrafiquants: la populaire industrie musicale des narcocorridos génère des millions de dollars, même si ses chansons célèbrent à grand renfort de romantisme les «exploits» des criminels en glorifiant la violence à laquelle ils sont associés. Mais le gouvernement, semble-t-il, est en train de remporter cette bataille.

Le troubadour pionnier du genre, Alfredo Rios – alias El Komander –, a récemment annoncé qu’il accrochait son micro, après que sa musique eut été interdite dans trois États mexicains parce que son œuvre «encourage des comportements antisociaux». Alors que sa musique fait face à la censure ailleurs, El Komander a affirmé à Métro qu’«il ne peut pas y avoir de loi qui interdise aux gens de s’exprimer».

«Les histoires que je chante ne parlent pas d’une autre planète, elles ne descendent pas de Mars, mais racontent ce qui se déroule dans mon pays, dans ma ville. S’ils veulent me censurer maintenant, qui sait où cela nous mènera? demande El Komander au téléphone, ajoutant que même s’il est en désaccord avec le gouvernement sur ce point, il n’est pas en position d’y changer quoi que ce soit.

Pour Raul Benitez Manaut, sociologue et expert en questions de sécurité de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), «la censure elle-même est un acte de répression». Il admet toutefois que les narcocorridos «font la promotion de la violence et de la drogue. Ils louangent également la criminalité et dénigrent les autorités.»

Même si les narcocorridos dérivent des corridos, un style musical issu d’une longue tradition au Mexique, ce genre musical a connu la censure dès 2011, au plus fort de la guerre menée par l’ancien président Felipe Calderon contre les cartels de drogue, guerre qui a fait plus de 60 000 victimes dans le pays – majoritairement des civils.

Les experts croient cependant que la censure gouvernementale a fait bien peu pour empêcher les «mélomanes» d’écouter des narcocorridos. «La censure n’a pas fait disparaître le public de ce genre musical, pas plus qu’elle ne l’a affecté d’une quelconque manière, selon Jesus Cesar Burgos Davila, chercheur en psychologie de l’Université autonome de Barcelone et spécialiste des narcocorridos. La censure a banni les narcocorridos de la radio et de la télévision, mais les gens en écoutent facilement sur l’internet.»

«La rivalité que se livrent les cartels se répercutent jusqu’aux chanteurs de narcocorridos.» – Raul Benitez Manaut, sociologue

Les narcocorridos ne sont pas la source des problèmes de violence et de trafic de drogues au Mexique. Toutefois, ce genre musical a été directement associé aux cartels de drogue et à la mort de certains chanteurs. «C’est vrai que certains caïds de la drogue paient pour avoir leur propre corrido, et c’est vrai que certains compositeurs dédient leurs chansons aux chefs de cartel», affirme Julian Woodside, un journaliste culturel vivant à Mexico.

La relation qui lie les narcotrafiquants et ces troubadours peut finir de manière tragique, comme le prouvent les nombreux chanteurs qui ont été exécutés par les cartels.

L’industrie des narcocorridos n’est pas la seule à côtoyer de près la criminalité ou la violence. Historiquement, le gangsta rap, aux États-Unis, a longtemps été assimilé au monde criminel et associé à la mort du célèbre chanteur Tupac Amaru Shakur. Plusieurs experts, comme Elijah Wald, auteur du livre Narcocorrido, compare les deux genres et estime que les narcocorridos sont une forme de gangsta rap d’Amérique latine.

M. Burgos Davila affirme quant à lui que le gouvernement mexicain, en censurant les chanteurs de narcocorridos, a préféré condamner les artistes qui chantent la culture de la drogue plutôt que s’attaquer de front aux problèmes économiques, culturels et politiques qui font le lit de la violence et de la criminalité.

Entrevue avec El Komander, chanteur de narcocorridos

Comment définissez-vous votre musique?
Ma musique reflète ce qui existe dans mon pays et dans ma ville, Culiacan, située dans l’État mexicain de Sinaloa. Nous aimons les belles filles autant que notre musique. Mes chansons sont faites pour les gens qui aiment les chansons régionales traditionnelles mexicaines.

Qu’est-ce qui vous inspire?
Lorsque je le peux, je vais dans un ranch situé dans les montagnes: c’est là que je trouve mon inspiration. La vérité, c’est que Dieu m’a donné un don pour écrire des chansons. Je remercie Dieu de pouvoir gagner ma vie en faisant ce que j’aime.

Que pensez-vous de la censure dont vous avez été victime dernièrement?
La musique permet aux gens de s’exprimer, et je ne pense pas qu’on puisse empêcher les gens de chanter lorsqu’ils en ont envie, lorsque les gens veulent raconter ce qui se passe réellement. C’est comme pour vous, les médias: vous ne devriez pas être censurés lorsque vous parlez de ce qui se passe. Je ne crois pas que nous devrions cesser de chanter nos corridos, mais lorsqu’il y a un ordre, il n’y a rien à faire. Pour ma sécurité, je vais arrêter de chanter maintenant. Les risques, au Mexique, sont très grands.

Que pensez-vous du soutien que vous recevez?
Les gens veulent entendre ma musique et mes histoires. Si les gens demandent un style musical différent comme le mien, c’est qu’ils aiment ça, et donc, nous devons le leur donner. Mais si le gouvernement ne veut pas, je ne peux rien faire.

Musiques bannies

D’autres musiques ont déjà été interdites dans le monde en raison de la violence de leurs propos.

mcseagalDu funk dans les prisons du Brésil
Au début de l’année, les autorités brésiliennes ont commencé à enquêter sur la présence de musique funk dans les prisons de l’État de Maranhão, utilisée par les criminels pour faire sentir leur présence à leurs ennemis. Ces chansons ont commencé à devenir populaires à l’extérieur du milieu carcéral, notamment dans les favelas, où les criminels ont parfois le soutien de la communauté. Le musicien MC Segal était un de ceux surveillés par les autorités.

maxresDu reggaeton controversé
Il n’a pas été interdit, mais le reggaeton est un des genres les plus critiqués en raison de ses propos jugés «sexistes» et «violents».
En 2012, le président de l’Institut cubain de la musique, Orlando Vistel, a fait mention d’un projet de loi visant à interdire la diffusion du reggaeton dans les médias officiels de l’île.

foc_04b52Censure patriotique
En 2003, moins d’une semaine après l’invasion américaine en Irak, MTV a décidé d’interdire toutes les musiques contenant le mot «guerre» ou affichant des images du conflit dans leurs vidéoclips. De nombreux groupes n’ayant rien d’incendiaire ont ainsi été censurés en raison de leur nom qui faisait référence à l’armée américaine.

mrvegasHip-hop censuré en Jamaïque
En 2009, les autorités jamaïcaines ont décidé d’interdire les chansons de hip-hop jugées trop violentes et les concerts d’artistes locaux comme M. Vegas, arguant que ses paroles glorifient le viol et le meurtre.

Articles récents du même sujet

Mon
Métro

Découvrez nos infolettres !

Le meilleur moyen de rester brancher sur les nouvelles de Montréal et votre quartier.