Monde

Le mécénat au secours du journalisme

Le mécénat au secours du journalisme
Photo: Dan Nguyen/ProPublica

Ce sont de preux chevaliers défenseurs du journalisme de qualité. Le portefeuille bien garni, ils sèment à tous les vents sur la Toile, créant des sites d’information partout aux États-Unis. Les philanthropes investissent désormais dans l’écosystème médiatique.

Tous les ans, ils se délestent ainsi d’au moins 200M$ pour aider le «quatrième pouvoir» qui, en 10 ans, a perdu 25% de ses effectifs. Il y a aujourd’hui moins de 40 000 journalistes au pays du Premier Amendement et du Watergate.

Depuis la crise financière de 2008, plus d’une centaine de quotidiens ont disparu. Le journalisme n’est bien sûr pas à l’article de la mort, mais il connaît un véritable passage à vide. Les bons Samaritains de la finance ont donc décidé d’intervenir. Ils subventionnent des orchestres, des musées, des ballets, des hôpitaux et des universités, alors pourquoi pas des sites numériques consacrés à l’information vue sous l’angle de la quête de sens? Pour eux, il s’agit davantage de sauver le journalisme que les journaux.

Deux Pulitzer et «trois mousquetaires»
«Leur soutien est crucial pour le journalisme d’enquête, qui coûte cher, ne rapporte pas toujours et que les grands médias délaissent», rappelle Richard Tofel, le président de ProPublica, site d’investigation hors pair.

Fondée en 2008 et située en plein cœur de la jungle de béton de Manhattan, l’organisation new-yorkaise à but non lucratif a déjà récolté deux Pulitzer, la plus grande distinction du journalisme américain.

Sans les millions de Herbert Sandler – un magnat de l’immobilier, contributeur généreux au Parti démocrate – rien n’aurait été possible. «Il a déjà investi 35M$!

Nous avons aujourd’hui 45 journalistes à temps plein qui font essentiellement de l’enquête», précise Tofel, un ancien du Wall Street Journal.

De l’autre côté du fleuve Hudson, à Brooklyn, David Sassoon ne peut compter que sur une douzaine de journalistes pour nourrir en nouvelles environnementales son site, Inside ClimateNews.

«Cela ne nous a pas empêchés de gagner un Pulitzer en 2013. Grâce à ce prix de 10 000$ que se sont partagé nos trois reporters, nous sommes désormais reconnus dans le paysage médiatique américain», explique fièrement le fondateur de ce «pure player» financé notamment par les Fondations Ford et Rockefeller.

«Et tout cela avec un budget annuel d’un peu plus de 600 000$… c’est moins que le salaire annuel de la haute direction de ProPublica.»

L’enquête des «trois mousquetaires» de l’environnement a duré sept mois et portait sur le déversement en 2010 de 20 000 barils de pétrole dans la rivière Kalamazoo, au Michigan, causé par un bris d’oléoduc de la société albertaine Enbridge. «L’environnement est loin d’être une priorité pour les médias américains qui, par ailleurs, mettent l’accent sur la sécurité énergétique en négligeant la sécurité environnementale. À l’heure de tous les changements climatiques, c’est beaucoup plus important», note encore M. Sassoon.

«Je ne pense pas que le journalisme puisse retrouver sa vigueur d’antan grâce à la philanthropie, mais je pense vraiment qu’elle peut le maintenir sous assistance respiratoire.» – David Callaghan, fondateur et éditeur de Inside Philanthropy

Politique et indépendance
À 2400km de New York, dans la capitale de l’État du pétrole, un autre site numérique a gagné ses lettres de noblesse grâce à des fonds philanthropiques. Le Texas Tribune est un peu à Austin ce qu’est Politico à Washington: un site consacré uniquement à la politique. Pas une seule ligne, par exemple, sur la bagarre en mai à Waco entre motards criminels qui avait fait neuf morts. «Pour nous, ce qui compte, c’est d’éduquer politiquement nos lecteurs, sans aucune partisanerie», note l’éditrice Emily Ramshaw, une ancienne journaliste du Dallas Morning News et fille d’un couple de reporters.

Tous les sites financés par des mécènes se disent «objectifs». Tous affirment avoir un «mur de feu» entre leur salle de rédaction et l’argent reçu sous forme de dons.

«Nous évitons d’être influencés par nos donateurs de la même manière que les médias traditionnels cherchent à ne pas l’être par leurs annonceurs publicitaires. Pourquoi serions-nous plus susceptibles de l’être? C’est absurde!» affirme Evan Smith, qui a fondé en 2009 le Texas Tribune avec l’aide du millionnaire John Thornton.

À l’instar de ProPublica et de Inside ClimateNews, le Texas Tribune redistribue gratuitement ses articles aux quotidiens. Financés par des mécènes, ils se veulent à leur tour des philanthropes de l’information.

«Tous les journalistes doivent l’être! Au nom de l’intérêt public», conclut Emily Ramshaw.

Le mécénat médiatique aux États-Unis
Il existe une centaine de sites aux États-Unis financés par les organisations philanthropiques.

  • Les millions qu’elles investissent dans le paysage médiatique de l’Oncle Sam ne représentent que 1% de leurs dons annuels dans les autres secteurs.
  • Elles assurent en moyenne 75% des revenus du NPJ (Non-profit journalism).
  • Les revenus publicitaires annuels de ce journalisme non lucratif totalisent 200M$, contre 43G$ pour les médias traditionnels (presse écrite et électronique), selon les données du Pew Research Center.

Commentaires 0

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *