In Libro Veritas
05:00 12 février 2020

L’encombrante minorité

L’encombrante minorité

Une autre semaine (ou presque) à parler de la loi 21.

Disputes, polémiques, plaintes, déchirages de chemise, de camisole et autres fonds de garde-robe. Pour reprendre le propos de François Legault, avant de faire adopter son projet de loi: «Ça fait 10 ans que ça dure, il est temps de passer à autre chose.» Ouais, y a pas à dire.

Le plus hallucinant, cela dit, est l’indigence de l’argumentaire de nos populistes. En gros, le financement du recours par le programme fédéral de contestation judiciaire serait, aux dires des Legault, Jolin-Barrette et Blanchet, une insulte aux Québécois. La raison? C’est tout simple: la loi 21 se trouve cautionnée par une forte… majorité de Québécois. Fallait y penser.

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Il y a une quinzaine d’années à peine, soit avant que la novlangue politico-médiatique n’en vienne à insulter le quotient intellectuel collectif, ce genre de coup de gueule se serait mérité, à tout le moins, une bonne risée.

Parce que, pensons-y deux secondes: à quoi peuvent bien servir les droits constitutionnels des minorités, sinon à mettre celles-ci à l’abri des sautes d’humeur de la majorité?

Legault n’a-t-il pas d’ailleurs admis, le jour de la commémoration de la tuerie de Québec, que ne pas avoir adopté la loi 21 aurait entraîné «un plus grand risque de dérapages de la part de personnes racistes»?

Comment ce type de logique absurde peut-il aujourd’hui passer comme lettre à la poste? Difficile d’y voir un autre responsable qu’un discours ambiant martelé jusqu’à plus soif et érigeant la minorité au rang d’entité suspecte ou, mieux encore, «anti-québécoise».

Regardez le nombre de commentaires médiatiques qui s’affairent à établir l’adéquation suivante: quiconque s’oppose à la loi 21 déteste le Québec ou, au moins, refuse ses valeurs premières.

Comme si la laïcité à la sauce anti-hidjab imprégnait l’ADN du Québécois avant l’avènement du Code de vie d’Hérouxville, improbable catalyseur de la Commission Bouchard-Taylor, qui devait d’ailleurs conclure ceci: il n’existe aucune crise des accommodements raisonnables ailleurs que dans la tête, et la bouche surtout, de certains médias.

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En fait, les populistes occidentaux s’amusent présentement à fond la caisse, prétendant défendre les intérêts du peuple contre un ennemi aux contours volontairement flous, mais affublé d’ordinaire du nom de «minorité». Pratique, quand même.

Impossible évidemment de comparer les Legault, Jolin-Barrette et Blanchet aux Trump, Bolsonaro et autres fêlés.

Mais il demeure, dans le discours des premiers, une rhétorique d’assiégés s’assimilant plutôt bien à l’esprit de l’argumentaire des deuxièmes: le Québec est un bloc monolithique, aux intérêts et aux valeurs identiques et convergents, devant résister aux assauts incessants d’un ennemi nommé minorité, encouragé par une charte enfoncée dans notre gueule en pleine noirceur d’une nuit des longs couteaux par le père de l’autre.

Est-il possible, et je pose ces questions sincèrement, que le Québec soit davantage complexe, voire idéologiquement moins uniforme, que ne le souhaite la rumeur?

Que si 62% des Québécois appuient actuellement la loi 21, cela signifie que près de 40% la rejettent?

Que la CAQ a récolté 37% des voix, avec un taux de participation de 64%?

Que refuser le principe de la loi 21 ne diminue en rien notre québécitude?

Que le concept de démocratie illibérale, visant à tout confier aux mains de la majorité, est une sacrée hérésie?

Que les droits de la minorité, si tributaires de l’excitation populaire, sont par définition sans objet?

Que le recours aux tribunaux afin de faire valoir une liberté civile est on ne peut plus sain, tant dans un État de droit qu’en démocratie?

Qu’un autre Québec que celui dépeint par votre machine de guerre puisse exister, et pour le mieux?

Qu’une pléiade de bons Québécois «de souche» se désolent de l’hégémonie de votre discours identitaire, considérant ce dernier comme contraire à d’autres de nos valeurs, notamment le pluralisme et l’ouverture?

D’aucuns seraient tentés, sinon de le croire, du moins de le souhaiter.