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13:23 26 octobre 2020 | mise à jour le: 26 octobre 2020 à 13:24 temps de lecture: 4 minutes

L’antiracisme contre la liberté universitaire ?

L’antiracisme contre la liberté universitaire ?

L’antiracisme est quelques fois corrompu par la vanité, pris en otage par le zèle, dévalué par l’opportunisme et déformé par le régime du procès d’intention de certain.e.s militant.e.s. C’est un fait qui doit être souligné et dénoncé chaque fois que cela est nécessaire. Il faut sans concession montrer les limites, les lacunes, les dangers, les faux monnayages qui violent l’esprit des luttes antiracistes. Car l’antiracisme est un humanisme.

Cet humanisme doit inlassablement pointer le caractère systémique du racisme présent dans la société (y compris à l’Université) sans toutefois oublier qu’une des conditions de sa propre réalisation c’est la liberté universitaire. En dépit de ses ombres facilement repérables dans l’histoire, eu égard au fait qu’elle n’est pas un totem d’immunité contre notre ignorance, celle-ci demeure primordiale et nécessaire. C’est l’un des principaux marqueurs de l’activité universitaire. Une université sans liberté universitaire est un bateau qui dérive lentement mais sûrement vers les berges de l’obscurantisme.

Relativement à l’affaire de l’Université d’Ottawa proprement dite, il y a lieu de reconnaître que la démarche de la professeure de l’Université d’Ottowa est à saluer. Elle a présenté ses excuses pour ce qui était visiblement un quiproquo et laissé la porte ouverte à une discussion. À la lumière de ce qu’on sait jusqu’ici, cet incident aurait pu se régler de bonne foi autour d’une bonne poutine. Sans blague.

Aussi, convient-il de souligner que charité interprétative n’est pas une culture de l’excuse raciste. Bien au contraire. C’est une force, une ressource épistémique capable de désamorcer ce qui rend de plus en plus difficile les échanges courtois, les discussions fécondes dans nos sociétés plus monadiques que plurielles.

Il faut pouvoir se parler. Il faut savoir se parler. Sans fards, ni faux fuyants. Avec intelligence, sensibilité et respect.

Une fois qu’on a dit ça on peut tout de même s’étonner que la version de l’étudiante soit si peu présente dans les médias. L’étudiante ou l’étudiant n’a pas toujours raison (l’enseignant non plus), mais son point de vue mérite d’être entendu. Tout comme la voix plurielle, hétéroclite et hétérogène des personnes noires ou racisées en proie quotidiennement au le racisme. Le traitement politique et médiatique ne lui laisse que très peu d’espace.

Étonnant spectacle en effet que celui de cette « opinioncratie » monocorde qui règne sans partage sur l’espace public, débat depuis quelques jours avec elle-même dans un entre-soi monocolore et soudain, étonnamment, se met à chanter les louanges de la liberté d’expression. Y a-t-il meilleur exemple de racisme systémique que cette invisibilisation ? On dirait un procès et une condamnation par contumace.

Tout ceci me rappelle d’ailleurs l’affaire SLAV. Au plus fort de la controverse autour de ce spectacle, il était aisé de constater que le « débat » avait lieu en l’absence non-voulue d’une partie des protagonistes de l’affaire. Comme quoi la garantie idéelle du droit à liberté d’expression n’est pas encore la garantie réelle pour tous de pouvoir l’exercer.

Plus fondamentalement, c’est peut-être l’occasion de rappeler qu’à l’instar de la liberté universitaire, la liberté d’expression est indispensable au débat d’idées et partant, au progrès social. Or, cette option n’est qu’hypocrisie si les voies ne sont pas carrossables pour chacune des parties lors d’une controverse.

Cela dit, je ne doute pas de la bonne foi de l’immense majorité des professeur.e.s qui s’élève comme une seule voix pour défendre le sacro-saint principe de liberté universitaire. Mais je frémis en écoutant certaines prises de parole. Elles sont peut-être minoritaires mais elles n’en sont pas moins bruyantes, populistes et démagogiques. Elles titillent les paniques identitaires et agitent les folles passions ethniques.

Plus largement, ces prises de parole ont un air de vengeance ou de revanche sur fond de « on ne peut plus rien dire ». Pire encore, elles ont des airs de coteries qui frétillent à l’idée d’en finir avec cet antiracisme récemment sorti du petit cercle social dans lequel il a été longtemps cantonné.

Quoi qu’il en soit, soulignons pour terminer que la lutte antiraciste et la liberté universitaire sont loin d’être antinomiques. Bien au contraire. Les deux participent d’un horizon intellectuel, politique et social fort désirable.

Christian Djoko-Kamgain

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