Société

La Suède montrée en exemple pour la création de bons emplois dans les épiceries

Le secteur du commerce au détail paye mal ses employés par rapport à leurs homologues suédois. Pourquoi ? Photo: Joe Raedle/Getty Images

Ils étaient au front dès les premières heures de la pandémie, comme d’autres travailleurs essentiels, et pourtant, les conditions de travail des employés d’épiceries ne s’améliorent pas pour autant au Canada. Le professeur Sean O’Brady de l’Université McMaster revient sur le cas de la Suède qui fait office de bon élève en ce qui concerne le traitement du personnel d’épicerie et de vente au détail.

Un texte Sean O’Brady, de l’Université de McMaster

Valorisons-nous les caissiers d’épiceries et le personnel de première ligne des commerces qui nous ont tant aidés à traverser la pandémie ? Pourquoi les employés de ce secteur sont si mal payés au Canada alors qu’ils font partie de la classe moyenne en Suède ?

Ce sont là des exemples de questions auxquelles j’essaie de répondre dans mes recherches sur le personnel d’épicerie de divers pays.

Jusqu’à la fin des années 1970, les employés des épiceries canadiennes étaient largement syndiqués et appartenaient à la classe moyenne. Embauchés à temps plein, ils profitaient de salaires supérieurs à la moyenne de ce qui se pratiquait ailleurs.

Les grandes chaînes étaient en situation d’oligopole dans chaque province. Elles étaient libres de fixer leur niveau de rémunération, mais leur stratégie commerciale, axée sur la qualité, justifiait des salaires élevés.

Mais les épiciers ont dû revoir leur gestion des ressources humaines avec l’apparition de chaînes à prix réduits comme Super Carnaval au Québec en 1982 et d’hypermarché comme The Real Canadian Superstore en 1979. Et certains nouveaux venus, qui grugeaient leur marge bénéficiaire, n’étaient même pas syndiqués, comme Walmart, entré au Canada en 1994.

Des salaires à la baisse au Canada… mais en hausse en Suède

Les grandes chaînes ont alors exigé des syndicats qu’ils fassent leur part afin de protéger les bénéfices. Redoutant la faillite de leurs employeurs (ce qui est effectivement arrivé à certains), la plupart des syndicats ont collaboré à la réduction des salaires et des conditions de travail négociées dans les conventions collectives.

Le résultat a été une réduction draconienne des salaires réels des travailleurs syndiqués entre 1980 et 2016. Aujourd’hui, un nouvel employé d’un détaillant syndiqué peut tout juste espérer commencer au salaire minimum ou à peine au-dessus.

En Suède, en 1980, les salaires du personnel d’épicerie étaient bons, mais plusieurs chaînes canadiennes payaient mieux. Le marché suédois de l’épicerie était lui aussi en situation d’oligopole jusqu’à ce que les premières grandes chaînes de rabais comme Netto et Lidl débarquent au début des années 2000.

Mais au contraire du Canada, les employés suédois ont maintenu leurs conditions de travail — qui se sont même améliorées sur plusieurs aspects. Les salaires suédois ont augmenté de plus de 50 %. Aujourd’hui, le salaire horaire de départ revient à un peu plus de 20 dollars. La convention collective leur garantit 31 dollars l’heure pour le travail en soirée, et plus de 40 les week-ends. Mais la plupart des travailleurs touchent plus que le minimum prévu au contrat de travail.

Des piétons déambulent dans une rue de Stockholm, en Suède
Des consommateurs magasinent à Stockholm, en Suède. Tomas Williams/Unsplash

De plus, les travailleurs suédois profitent de protections importantes. Ils jouissent d’un préavis d’un mois sur leur horaire, mais aussi de droits réels limitant le travail effectué le week-end, en plus du droit de donner leur avis sur leur horaire. Et, remarquablement, ils se disent très satisfaits de leur emploi. Au Canada, les employés ont droit à un préavis de quelques jours sur leurs horaires — au mieux.

Des négociations sectorielles essentielles

Si le personnel suédois dans le secteur du détail est si bien traité, c’est parce que leur droit du travail s’appuie fortement sur la négociation sectorielle.

En Suède, chaque employé de chaque commerce est couvert par une même convention négociée pour l’ensemble du secteur du détail. Cet accord commun, qui stipule les conditions de travail, s’applique à l’ensemble des détaillants.

Cette façon de faire a l’avantage de détacher la question des salaires de celle de la concurrence entre détaillants. Au Canada, les syndicats des commerces de détail doivent constamment se demander si leurs exigences vont nuire à la rentabilité de l’employeur, et donc à sa capacité de maintenir les emplois.

Comme les conditions de travail diffèrent d’une chaîne à l’autre, voire d’un magasin à l’autre, les syndicats sont contraints de faire des concessions pour soutenir l’employeur face à la concurrence.

En Suède, c’est le contraire : les détaillants ne se concurrencent pas sur les coûts de main-d’œuvre. Au contraire, ils veulent que tous soient sur le même plan. Grâce aux négociations sectorielles, même un nouveau venu non syndiqué ne pourra les concurrencer avec des coûts de main-d’œuvre inférieurs lui conférant un avantage injuste.

Des accords globaux

Les employeurs souhaitent que les syndicats organisent les travailleurs et veillent à ce que les conventions collectives soient complètes et globales. Environ 70 % de la main-d’œuvre suédoise est syndiquée, le double de la moyenne canadienne.

Pourquoi la négociation sectorielle est-elle rare au Canada, et absente dans le commerce de détail ? Essentiellement, nos lois du travail ne le permettent pas.

Les syndicats suédois sont également solidaires pour forcer les employeurs à adhérer aux règles. Par exemple, lorsque Toys « R » Us s’y est refusé au milieu des années 1990, les autres syndicats ont bloqué ses activités suédoises.

Les syndiqués des transports ont cessé les livraisons de marchandise. Ceux des banques ont fait de même concernant les opérations financières de l’entreprise.

L’entreprise a fini par signer la convention collective. Les gestionnaires américains, reconnaissant qu’ils feraient mieux de s’adapter aux mœurs locales, sont allés jusqu’à créer un système de franchises gérées par des Scandinaves.

Ce genre de conflit a donné le ton aux autres détaillants étrangers. Ainsi, la chaîne d’épicerie allemande à prix réduits Lidl, réputée en Europe pour son antisyndicalisme, a adhéré au système dès son entrée sur le marché suédois en 2002.

Amazon, bien que présente sur le marché suédois, n’y a pas encore ouvert son propre entrepôt. Si elle le faisait, le syndicat réussirait certainement à lui faire signer une convention collective.

Syndicalisation parcellaire

Au Canada, le système n’encourage pas les actions de solidarité intersyndicales. La loi encourage la négociation collective par magasin ou par chaîne, et le personnel d’une même chaîne peut être divisé entre plusieurs syndicats.

Le résultat est un système fragmenté aux conditions de travail très divergentes. À l’intérieur d’une même chaîne ou d’un même magasin, les syndicats en présence sont mis sous pression pour se faire concurrence en faveur de la réduction des coûts de la main-d’œuvre, ce qui entretient de mauvaises conditions de travail.

La présence de détaillants non syndiqués comme Walmart et Dollarama empire la situation. Devant la perspective de voir les chaînes non syndiquées dominer le secteur, la plupart des négociateurs syndicaux croient qu’ils doivent se contenter de défendre de modestes privilèges.

En l’absence d’un cadre légal permettant aux syndicats d’améliorer de manière générale les conditions de travail, y compris chez Walmart et Dollarama, les employés n’obtiendront jamais les conditions qu’ils méritent.

Il y aurait de nombreux avantages à soutenir la syndicalisation des épiceries : meilleure échelle salariale, meilleurs avantages sociaux et meilleure représentation du personnel.

Si le Canada espère développer sa classe moyenne, il doit réformer fondamentalement son droit du travail afin d’améliorer les conditions de travail dans divers secteurs comme le commerce au détail.

Le négociation sectorielle est probablement notre meilleur pari. Depuis longtemps, nous savons que les bons salaires sont beaucoup plus courants dans les pays qui encouragent cette pratique. Le Canada a eu l’occasion de faire de telles réformes par le passé. Si l’on veut revaloriser les emplois de première ligne, l’heure est venue d’entreprendre à nouveau de telles réformes.

Sean O’Brady, Assistant Professor, Labour Relations, McMaster University

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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