Société

Les Québécois ont-ils été de «bons citoyens» durant la crise sanitaire? Oui, disent les policiers

Voiture de police
Depuis le 1er avril, trois événements impliquant des armes à feu Photo: iStock
Yves Boisvert, Étienne Charbonneau et Luc Bégin - La Conversation

Les policiers ont eu la responsabilité de surveiller et de sanctionner les citoyens qui contrevenaient aux règles émises par Québec, lors de la crise sanitaire. Les Québécois ont-ils été de bons élèves?

Voici une analyse d’Yves Boisvert, professeur titulaire en éthique et intégrité du service public de l’École nationale d’administration publique (ENAP), d’Étienne Charbonneau, professeur & titulaire de la Chaire de recherche du Canada en management public comparé de l’École nationale d’administration publique (ENAP), et de Luc Bégin, professeur de philosophie à l’Université Laval.


ANALYSE – Dans les premiers mois de la pandémie de Covid-19, des membres du gouvernement québécois, ainsi que la mairesse Valérie Plante, ont exhorté les citoyens à dénoncer leurs voisins qui transgressaient les règles sanitaires. On a aussi entendu la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbeault, affirmer que les Québécois étaient dociles.

C’est le corps policier qui avait la responsabilité de surveiller et de sanctionner les citoyens qui contrevenaient aux règles émises par Québec. Comment ont-ils vécu cette situation hors norme?

Lors de nos recherches sur la régulation des comportements des citoyens pendant la première année de la crise sanitaire (mars 2020 à juin 2021), notre équipe, composée d’un spécialiste de l’administration publique et de deux chercheurs en éthique publique, a rencontré 37 cadres de 15 services policiers municipaux et plus de 149 patrouilleurs en groupes de discussion. Nous avons produit une recherche dans le cadre du programme de développement de partenariat Covid.

Tous les groupes de discussion et tous les cadres en entrevue ont abordé la thématique du «bon citoyen».

De «très très bons citoyens»

Les patrouilleurs, dont celui-ci, reconnaissent que les citoyens ont majoritairement respecté les consignes sanitaires:

[…] honnêtement je pense que ça a été quand même bien respecté dans la population générale.

Ce constat est partagé par les cadres, dont celui-ci, responsable des communications:

Moi, j’ai envie de vous dire qu’en général, la très, très grande majorité des citoyens ont compris la nécessité de faire attention, d’appliquer des mesures.

De façon symbolique, plusieurs patrouilleurs et cadres nous ont parlé de 80 % à 90 % des citoyens qui auraient respecté les consignes sanitaires du gouvernement.

Les répondants policiers ont beaucoup de respect pour cette autodiscipline des citoyens, car ils savent que cela exigeait beaucoup de sacrifice et de résilience. Un cadre responsable des relations avec le réseau nous a candidement dit:

Moi, les citoyens, honnêtement, chapeau!

Les patrouilleurs vont dans le même sens. Ils ont souvent parlé: «de très, très bons citoyens».

Peur de la maladie… et solidarité

Les patrouilleurs et les cadres donnent différentes interprétations pour expliquer les raisons ayant amené les citoyens à se conformer aux consignes sanitaires.

Plusieurs patrouilleurs pensent que cela s’explique davantage par la peur de la maladie que la crainte de la police. D’autres, peut-être plus idéalistes, disent qu’ils ont senti que plusieurs citoyens ont respecté les décrets par solidarité avec les autres membres de la communauté. Pour sa part, un cadre responsable des relations avec le réseau et de la gendarmerie, très pragmatique, affirme:

Les citoyens, même s’ils n’adhèrent pas à tout ça, vont quand même suivre les règles […]..[…] les gens comprennent qu’on fait tout le monde un effort.

Pour les patrouilleurs, il y a eu des contraintes sanitaires plus faciles que d’autres à intégrer dans la routine de la vie quotidienne. Les exigences concernant le port du masque et le lavage des mains dans les commerces ont été vite intégrées aux habitudes de vie. La distanciation des jeunes dans les parcs et les rassemblements entre adultes, dans les maisons privées, ont toutefois fait partie des comportements transgressifs davantage fréquents.

Les patrouilleurs et les cadres sont cependant lucides : le bon citoyen n’est pas nécessairement docile et soumis. En effet, malgré leur résilience et leur collaboration, la majorité d’entre eux se sont quand même autorisés de petites entorses aux décrets, comme le dit ce cadre responsable des relations avec le réseau:

C’était sûr que les gens continuaient à souper ensemble, que les gens continuaient de se voir, mais en cachette […]

Une question d’équilibre mental

Cela n’a cependant pas fait paniquer le milieu policier, car dans la majorité des cas, les citoyens restaient prudents lorsqu’ils faisaient ces tricheries. Ils ne tombaient généralement pas dans l’excès. Il s’agissait de transgressions occasionnelles et considérées nécessaires, par nos répondants policiers, pour l’équilibre mental et le maintien des liens sociaux de base.

Les patrouilleurs reconnaissent que, dans la majorité des cas, les citoyens qui ont fait de petites tricheries collaboraient avec eux. Ils acceptaient respectueusement l’avertissement qui leur était donné et se conformaient rapidement aux demandes des patrouilleurs. Il y a consensus, tant chez les cadres que chez les patrouilleurs, pour dire qu’il y a eu «une bonne collaboration des citoyens».

C’est justement à cause de cette collaboration que les patrouilleurs arrivaient souvent à mettre fin à une situation transgressive, sans avoir à sanctionner le citoyen. Des acteurs du milieu policier ont d’ailleurs rappelé que la finalité de la Loi sur la santé publique n’est pas de pénaliser aveuglément les citoyens. C’est de protéger la santé et la sécurité des individus.

Sans surprise, les policiers ont évidemment reconnu avoir eu à gérer des cas plus lourds de transgressions chez certaines clientèles : les jeunes adultes, les itinérants, certaines communautés religieuses et des clientèles criminalisées connues. Sans compter les nombreux problèmes provoqués par les complotistes qui attiraient l’attention des médias sur leurs transgressions et tenaient des propos violents contre les patrouilleurs.

Frustration accumulée et chicanes de voisins

Pour les patrouilleurs, la durée de la crise sanitaire a aussi eu un impact négatif sur le moral des citoyens, entraînant de l’intolérance chez beaucoup d’entre eux. Cela a conduit à plusieurs vagues de dénonciations excessives qui reposaient sur de la frustration accumulée par des citoyens qui eux, se faisaient un devoir de respecter toutes les consignes à la lettre. Loin de considérer la dénonciation comme un acte de vertu, le milieu policier s’est fait plutôt critique face à ceux et celles qui ont pris d’assaut les lignes 911.

Un policier, patrouilleur, affirme:

Ben, c’est ça, le monde, au lieu de se servir de leur jugement, puis peut-être d’aller avertir leur voisin, ils aimaient mieux appeler la police, puis qu’on y aille, puis que, là, ça fait une chicane de voisins.

Plusieurs patrouilleurs, dont celui-ci, trouvaient que les citoyens tombaient souvent bas dans la chasse aux sorcières:

On devient l’instrument de vengeance des citoyens qui utilisent le système de justice pour faire chier son voisin […] Ce n’est pas ça le rôle de la police […]

Certains policiers, dont ce patrouilleur, disent que des citoyens se servaient du prétexte sanitaire pour régler de vieilles chicanes de voisins:

Des voisins qui décident d’appeler pour régler des vieilles chicanes de clôture pour que l’autre aille un ticket de 1500 $, parce que, là, il a invité quelqu’un chez eux, ça on en a vu.

Des policiers, dont ce patrouilleur, trouvaient vraiment problématique de voir des dénonciateurs surveiller par la fenêtre pour s’assurer que les policiers sanctionnent le voisin:

Bon là, le voisin appelle, il veut que je débarque. Là, si je ne fais rien, qu’est-ce qu’il va dire ? Il va rappeler : “Heille, ta police, elle n’a pas fait sa job, il y a un constat qui doit être donné”.

On entre ainsi dans une dynamique où la police se fait policer par les citoyens guetteurs qui veulent imposer leur propre interprétation des lois.

À la lumière de ces résultats, on constate donc que le milieu policier préfère nettement faire affaire avec «monsieur et madame Tout-le-Monde», qui se permettent de faire de petites transgressions occasionnelles, plutôt qu’avec les prétendus «vertueux» qui veulent «jouer à la police» à leur place.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

La Conversation

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