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W Series: les femmes en pole position

W Series: les femmes en pole position
Photo: Matthias Hangst/Getty ImagesLa Britannique Jamie Chadwick mène le classement de la W Series avec 43 points après deux courses.

Pendant que les moteurs de Formule 1 se réchauffent dans les paddocks du circuit Gilles-Villeneuve en prévision du Grand Prix du Canada, 18 femmes s’apprêtent à s’élancer pour une troisième fois cette saison au volant de leur voiture de la W Series, un circuit automobile pour femmes qui, à sa première année d’existence, se développe à la vitesse grand V.

«Repenser la course automobile.» C’est avec cette idée folle en tête qu’a été mis en place, au début de l’année, ce circuit de monoplaces réservé aux femmes pilotes. La troisième course de la saison inaugurale de la W Series aura ainsi lieu samedi à Misano, en Italie.

Le projet a germé il y a trois ans, quand des amis de l’actuelle directrice générale de la W Series, Catherine Bond Muir, lui ont proposé d’explorer l’idée. Malgré son enthousiasme, la femme d’affaires spécialisée dans le financement sportif a vite exprimé des doutes.

«Je me suis dit que c’était une très mauvaise idée parce que, si les hommes et les femmes peuvent concourir ensemble, pourquoi les mettre dans des circuits différents?» se rappelle Mme Bond Muir, en entrevue avec Métro. «Puis, j’ai fait plus de recherche, et j’ai réalisé qu’en fait, le nombre de femmes qui compétitionnaient dans des championnats de monoplaces avait baissé dans les 10 dernières années, ajoute-t-elle. Ce déséquilibre massif de genre en course automobile était un problème.»

Après quelques années de préparation, la W Series a amorcé ses activités cette année pour pallier ce vide. Les pilotes ont déjà couru en Allemagne et en Belgique. Quatre autres courses sont prévues en Europe cette saison.

En janvier dernier, 54 femmes du monde entier se sont élancées sur l’autodrome de Melk, en Autriche, pour une semaine de tests, ce qui a permis aux organisateurs de réduire le bassin aux 18 pilotes — dont une Canadienne — qui forment aujourd’hui la W Series.

Un seul siège
Chaque saison, les grands championnats de course de Formule 1, 2, 3 et électrique rendent disponibles 92 places sur leur grille de départ. À l’heure actuelle, une seule est occupée par une femme, la Colombienne de 26 ans Tatiana Calderón, qui conduit en Formule 2.

La Canadienne Megan Gilkes, âgée de 18 ans seulement, a piloté dans plusieurs circuits mixtes avant de se joindre à la W Series, ce qui lui a permis d’observer cette disproportion de près.

«Il y a un an, considérant mon budget, je n’aurais jamais pu imaginer que je conduirais une voiture comme celle-là dans un circuit comme celui-ci. La W Series a donné la chance a plein de pilotes comme moi, qui n’auraient jamais pensé se rendre plus loin dans le sport» –Megan Gilkes, pilote canadienne

«Les femmes ont toujours été la minorité parmi mes adversaires en course. Ça a toujours été pour la plupart des hommes, et même uniquement des hommes à certaines occasions», raconte-t-elle.

 

La Canadienne Megan Gilkes

Pour la pilote britannique Jamie Chadwick, qui, à 21 ans à peine, mène le championnat au total des points après deux courses, «c’est une question de statistique». «S’il y avait un ratio 50-50 en karting, on verrait plus de femmes avoir du succès», soutient-elle.

Billets verts, feu vert
Pour Catherine Bond Muir, la raison principale expliquant le manque de femmes en course automobile est l’argent. «Les jeunes pilotes ont besoin d’énormément d’argent pour gravir les échelons aujourd’hui, et je pense que les commanditaires ont tendance à appuyer les jeunes hommes plutôt que les jeunes femmes», remarque-t-elle.

Selon la DG de la W Series, le fait que la dernière pilote régulière en Formule 1, Lella Lombardi, ait couru il y a 43 ans n’encourage pas non plus les sponsors à investir dans la carrière de jeunes femmes talentueuses.

«C’est un chemin qui a été effacé. L’objectif de la W Series est de rouvrir ce chemin pour que de jeunes pilotes puissent s’y aventurer», affirme la dirigeante du circuit.

«La W Series offre à 18 femmes l’occasion de compétitionner à un niveau auquel elles n’auraient pu atteindre autrement. Ça devient un tremplin vers le niveau suivant, […] pour faire briller leur talent à l’international», avance Jamie Chadwick.

Jamie Chadwick célèbre après sa victoire à Hockenheim, lors de la première semaine de course de la saison.

Certaines critiques ont été faites à l’endroit du circuit européen depuis sa création. La pilote Pippa Mann, la seule femme parmi 35 athlètes en Indycar, aux États-Unis, a accusé la W Series de «ségrégation» l’an dernier.

«Le modèle était brisé, les femmes ne passaient pas l’étape de la Formule 3. Je comprend l’argument selon lequel il faut ajouter des femmes à la base de la course automobile, mais ça pourrait prendre dix à quinze ans. Je n’étais pas prête à attendre le retour du balancier» –Catherine Bond Muir, directrice générale de la W Series

Départ groupé
Par souci d’équité, la W Series s’appuie sur un modèle particulier dans le sport automobile. Il n’y a pas d’équipe, et les voitures font l’objet d’une rotation à chaque course, pour ne pas donner à une participante un meilleur moteur que les autres tout au long de la saison.

«Nous payons [aussi] toutes les dépenses des pilotes. Elles ne doivent pas venir vers nous avec de riches parents ou de riches bienfaiteurs. Elles ne doivent venir vers nous qu’avec de la vitesse», lance Mme Bond Muir.

Et déjà, la plateforme qu’est la W Series pique la curiosité du monde automobile. Megan Gilkes a été approchée par plusieurs ligues de course.

Jamie Chadwick est devenue à la fin mai une pilote de développement chez l’équipe de Formule 1 Williams. L’objectif? Un siège régulier dans trois ou quatre ans.