Couvrir les attentats du 11 septembre: entre adversité et privilège
Maria Alvarez était dans son appartement new-yorkais, à deux coins de rue du World Trade Center (WTC), quand elle entendit un gros boum. Quelques minutes plus tard, la journaliste du New York Post reçut un appel de son patron. Elle devait se rendre au WTC : quelque chose était arrivé, on ne savait pas trop quoi. Elle enfila machinalement des tongs, un t-shirt et un short, pensant aller couvrir une histoire parmi tant d’autres.
Arrivée sur la scène de l’événement, elle vit de la fumée s’échapper d’une des tours jumelles. «À ce moment-là, je pensais, comme un peu tout le monde, que c’était un accident et qu’un petit avion avait percuté la tour», raconte la journaliste, jointe au téléphone dans son appartement de New York, le même qu’elle habitait il y a 10 ans.
Pendant qu’elle interviewait des témoins de l’accident, une femme se mit à hurler : des gens sautaient de la tour en feu dans le vide. Puis, la journaliste entendit le son d’un moteur et vit le deuxième avion s’écraser contre la tour sud. «J’ai su immédiatement que c’était un acte de guerre. J’ai regardé autour de moi et j’ai crié : « C’est la guerre! » mais personne ne semblait m’entendre, confie-t-elle d’un ton plutôt posé. À ce moment-là, tout m’a semblé devenir silencieux autour de moi. Aujourd’hui, je sais que j’étais en état de choc.»
En mode réaction
Pour Claude Deschênes, les images des tours enfumées furent saisissantes, mais pas aussi traumatisantes que pour Maria. Le journaliste culturel de la télévision de Radio-Canada était à New York pour couvrir le spectacle célébrant les 30 ans de carrière de Michael Jackson. Mais le matin du 11 septembre 2001, il fut affecté à la couverture des attentats. En faisant ses premiers topos, il ne pouvait imaginer le scénario qui allait se dérouler sous ses yeux par la suite. «J’étais en mode réaction. Je devais alimenter mon réseau, car j’étais le seul journaliste sur place. Je n’avais pas beaucoup de moyens pour communiquer, sauf le téléphone. On n’avait pas de camion satellite à l’époque. La première fois que j’ai vu les tours, elles étaient en feu. Je me suis dit : « La journée va être longue! »» raconte-t-il.
Lorsque la deuxième tour est tombée, le journaliste était en ondes : «C’était le pire spectacle de ma vie [en référence aux spectacles qu’il critique]. C’était l’apocalypse. J’ai l’air d’exagérer, mais les images étaient tellement saisissan-tes…» Les heures suivantes, il a continué à interviewer des militaires et des passants couverts de poussière, et à faire des comptes rendus en direct sur Radio-Canada.
Le fait d’avoir pu communiquer ce qu’il voyait lui a permis de mieux composer avec toute cette violence. «Je ne suis pas allé dans les décombres. J’ai fait l’essentiel de mon travail le jour même. Pouvoir en parler m’a permis de liquider beaucoup d’émotions. J’ai l’impression de ne pas avoir tout fait ce que j’aurais pu ce jour-là. » Sa présence sur les lieux d’un événement aussi majeur a suscité la jalousie de bien des collègues. «C’est un privilège d’avoir pu être là. Beaucoup de journalistes m’envient!» assure-t-il.
Du temps pour guérir
Maria, quant à elle, se trouve moins chanceuse. Les neuf mois pendant lesquels elle a couvert l’événement lui ont laissé des séquelles psychologiques dont elle a souffert de nombreuses années. «Quand j’ai arrêté d’écrire sur le sujet, je me suis deÂmandé ce que j’allais faire de mon corps.» Même si elle avait l’habitude de couvrir des événements violents, comÂme des désastres environÂne-mentaux ou la fusillade de Columbine, les attentats du 11 septembre lui ont semblé plus traumatisants que tout. «Chaque fois que j’allais couvrir un événement brutal, je pouvais toujours rentrer à la maison à la fin de la journée. Cette fois-là, je ne pouvais pas. Ça se passait dans ma cour.»
Elle a ensuite quitté son emploi pour cause d’épuisement et est déménagée en Floride, où elle passé deux ans et demi, pour y élever son fils. À son retour à New York, quatre ans après les attentats, elle a décidé d’aller consulter. Elle est restée en thérapie deux ans pour traiter un syndrome de stress post-traumatique.
Du positif dans le négatif
La couverture du 11 septembre a apporté beaucoup de confiance à Claude Deschênes. Ça lui a aussi permis d’apprendre à vivre avec le moment présent. «Quand on fait de l’information, on est submergé par toute sorte de
choses qui nous arrivent de façon inattendue. On a beaucoup de choses à
accomplir. Il fallait que je sois très systématique et organisé dans ma pensée. C’était un cours en accélérer de comment travailler en mode d’urgence.» Quelques temps après, il a obtenu sa permanence et en 2010, il travaille toujours à Radio-Canada.
Dix ans après les dramatiques événements, Maria Alvarez travaille pour le quotidien Newsday et sent que cette expérience l’a fait grandir. «J’ai expérimenté la fragilité de la vie, ce qui m’a permis de faire preuve de beaucoup de compassion et de maturité dans mes reportages.» Aujourd’hui, elle songe même à devenir correspondante à l’étranger.
Pour lire plus d’histoires de journalistes et de photographes qui ont couvert les attentats du 11 septembre, visitez le site du DART Society Reports.