Soutenez

«Je n'ai pas peur de mourir pour mes valeurs» – Fawzia Koofi

Elisabeth Braw - Metro World News

Qu’est-ce qu’une simple menace de mort? Plusieurs tentatives d’assassinat n’ont pas dissuadé Fawzia Koofi. À 36 ans, la veuve et mère de deux enfants est la première femme vice-présidente de l’Assemblée nationale et la politicienne la plus vue en Afghanistan. Ceci en fait une cible de choix pour les opposants aux droits des femmes, notamment les redoutables talibans. Mais Mme Koofi refuse de se laisser intimider. Elle prévoit même se présenter à la prochaine présidentielle.

Le président Karzaï a récemment approuvé un nouveau «code de conduite» qui encourage la séparation des sexes et permet aux maris de battre leurs femmes dans certaines circonstances. Quelle est votre réaction?
C’est un geste politiquement motivé. Les femmes afghanes sont à nouveau victimes de la politique. Dans les régions rurales, cela peut conduire à une ségrégation et à la violence contre les femmes. Par contre, le «code de conduite» va à l’encontre de la Constitution de l’Afghanistan, qui garantit les droits des femmes. Au Parlement, les femmes et les hommes partagent le même toit, et ce geste politique n’y change rien. Par ailleurs, je ne crois pas que les Afghans veulent de ce code! Ils connaissent les vraies valeurs de l’Islam.

Il y a quelques jours un soldat afghan a tué six soldats britanniques et peu avant, quatre soldats français ont été tués. La situation se détériore-t-elle dans votre pays?
Oui, à la fois du côté de la sécurité et de la stabilité politique. Il y a une telle instabilité que le gouvernement ne peut pas faire son travail. Il ne peut pas créer d’emplois et il ne peut pas assurer le fonctionnement la société. Si les talibans ont tant d’influence, c’est qu’il n’existe pas de processus de sélection convenable pour les nouveaux policiers et les soldats. Quelqu’un peut recruter son cousin, qui pourrait bien avoir des liens avec les talibans.

Comment cette violence affecte-t-elle votre vie?

Pour moi, comme pour toutes les femmes, il y a maintenant une grande incertitude, qui augmente avec l’approche du retrait des troupes étrangères. C’est comme si on revenait en 2001.

Près de 70 % des Afghanes pensent que leur situation va se dégrader avec le retrait qui débutera l’année prochaine. Partagez-vous cette peur?

Oui. Si les troupes s’en vont trop rapidement, sans avoir réellement mis un terme à la guerre, la situation se détériorera. Les hommes aussi ont peur. La majorité silencieuse des Afghans s’inquiète de ce que sera leur vie quand la coalition internationale sera partie. Bien sûr, elle ne peut rester indéfiniment, mais elle doit d’abord finir la guerre. Si les soldats quittent le pays trop tôt, ce sera mauvais pour l’Afghanistan et pour le monde. Comment la communauté internationale peut-elle envisager de s’en aller sans avoir mis un point final à la guerre?

Il y a une dizaine de jours, un soldat américain a tué 16 Afghans. Voulez-vous toujours que les troupes restent?

C’est une attaque brutale et une action horrible. Malheureusement, cela va enhardir les extrémistes et les militants, et mettre les partenaires afghans des États-Unis dans une situation très difficile. Les États-Unis doivent prévenir ce type d’action. Nous ne pouvons pas laisser les actes d’un soldat fou saper la totalité de la stratégie en Afghanistan.

Comment vous protégez-vous des tentatives d’assassinat?

Quand je quitte mon domicile, je prends une route différente chaque jour. J’ai cessé de participer à des réunions en soirée, et j’ai augmenté le nombre de gardes du corps qui m’accompagnent. Mais bien sûr, les assassins peuvent se déguiser en gardes du corps. Même chez moi, je ne me sens pas en sécurité. Les menaces contre les autres militantes se sont aussi intensifiées.

Le prix d’être en politique est-il trop élevé?

À certains moments, je pense que oui. Quand je vois les autres aller au travail, je me dis que j’aimerais être comme eux. Mais je me dis que j’apporte une petite contribution pour mon peuple. De toute façon, je ne peux plus redevenir une citoyenne ordinaire. Je décevrais mes partisans et mes opposants se sentiraient plus forts.

Vos filles acceptent-elles votre travail et les dangers qui viennent avec?
Parfois, elles me disent que je devrais quitter la politique, mais la plupart du temps, elles sont fières de moi. En fait, ma cadette a un talent pour la politique et m’accompagne dans les provinces. Mon aînée s’intéresse plus aux sciences.

Vous êtes candidate à la présidentielle en 2013. Avez-vous une chance de gagner?
Oui. Je n’ai ni les ressources ni le réseau de mes adversaires masculins, mais les gens me soutiennent. Lors des dernières élections législatives, j’ai obtenu plus de voix que n’importe quel autre candidat.

Si vous gagnez, quelle sera votre priorité?

Changer l’image de l’Afghanistan, perçu comme un pays pauvre, foyer du terrorisme. Nous avons beaucoup de ressources naturelles et nous devrions être reconnus comme exportateurs de produits manufacturés et non de violence. Je voudrais aussi créer des emplois et renforcer l’État de droit. C’est le travail fondamental de tout chef d’État, mais il n’est pas fait dans notre pays! L’Afghanistan a besoin d’un gouvernement plus fort.

Qui est votre modèle?
Mon père. Il n’a jamais perdu espoir et, à la fin, il a donné sa vie pour le peuple afghan. Beaucoup de gens font encore référence au fait que je suis sa fille, et cela me rend fière. Quand je briguais mon siège à l’Assemblée nationale pour la première fois, beaucoup d’électeurs ont voté pour moi, car ils se rappelaient mon père. Lors de la seconde élection, ils ont vraiment voté pour moi et j’ai gardé mon siège.

Vous arrive-t-il d’avoir peur?

Les femmes des autres pays ont tellement de choix. Nous avons juste le choix entre la lutte ou la résignation. Si je meurs pour mes valeurs, ma vie n’aura pas été vaine. Et d’autres femmes se lèveront pour continuer la lutte.

Qui vous inspire le plus?

Margaret Thatcher. On peut ne pas être en accord avec ses politiques, mais c’était une femme forte.

***

Biographie
Fawzia Koofi, 36 ans. Veuve et mère de deux filles de 12 et 13 ans. Réside à Kaboul

  • La 19e enfant sur 23 enfants d’un député afghan à l’époque de l’occupation soviétique. Son père et deux de ses frères ont été tués par les moudjahidines. Quand les talibans ont pris le pouvoir, elle a dû quitter l’université et son mari a été mis en prison, où il est tombé malade puis décédé.
  • Élue à l’Assemblée nationale en 2005, réélue en 2010. Première femme à être élue vice-présidente de la Chambre. Elle veut se présenter à la présidence du pays en 2013.

Articles récents du même sujet

Mon
Métro

Découvrez nos infolettres !

Le meilleur moyen de rester brancher sur les nouvelles de Montréal et votre quartier.