Les déplacés des camps tamouls au Sri Lanka: Une libération pour le meilleur et pour le pire

Six mois après la fin de la guerre civile, le gouvernement sri-lankais a cédé à la pression de la communauté internationale et a libéré plus de la moitié des 300 000 Tamouls déplacés et séquestrés dans des camps. Pour le meilleur et pour le pire.

Le long de la route du camp de Menik Farm, dans le nord du Sri Lanka, des milliers de tentes bleues, blanches ou jaunes, marquées du symbole de l’ONU, et des cabanes de tôle s’alignent à perte de vue derrière une clôture de barbelés. En mai dernier, peu de temps après la défaite de la guérilla séparatiste tamoule (LTTE) aux mains de l’armée nationale sri-lankaise, jusqu’à 280 000 personnes, des civils tamouls habitant les zones de combat du nord, vivaient enfermées dans ces camps et dans d’autres de taille moindre, ailleurs au pays.

Aujourd’hui, plus de la moitié d’entre eux – soit 150 000 Tamouls – ont recouvré la liberté. Mais à quel prix? Jaya est très heureuse d’être sortie des camps début novembre, après six mois de détention. Mais n’ayant nulle part où aller, sa famille et elle squattent une maison abandonnée dans un petit village près de Vavunyia, non loin des camps. Le travail se fait rare, et les enfants ont faim. «D’ici deux se­maines, on n’aura plus rien à manger», déplore cette mère de famille, qui voit ses maigres rations de riz et de lentilles s’épuiser.

Elle souhaite retourner dans son village d’origine, Elephant pass. Mais situé dans la zone rebelle, il est actuellement sous le contrôle du gouvernement, qui prétend procéder au déminage du territoire. Un processus qui est bâclé, a déclaré une source proche de l’ONU sous le couvert de l’anonymat. «C’est une question de temps avant que quelqu’un ne saute sur une mine.»

Une situation chaotique
Au nord, à Jaffna, Ruki Fernando, militant des droits de la personne, n’hésite pas à parler de chaos. Les déplacés arrivent par autobus la nuit et sont littéralement déchargés dans des écoles ou d’autres institutions pu­bliques, qui servent de camps de transition. Ceux qui n’ont pas de parenté chez qui aller vivre doivent demeurer sur place. Comme les écoles débordent, certains sont envoyés dans des ruines de maisons bombardées. «Mais ces maisons ne leur appartiennent pas. Ils risquent de se faire chasser à tout moment», déplore-t-il.

D’autres encore demeurent chez des membres de leur famille en attendant de pouvoir retourner chez eux. C’est le cas de Jacob qui, de bunker en bunker, a traversé la zone rebelle sous les bombes avec sa femme et ses cinq enfants. Il y a laissé un de ses fils, tombé sous les balles. C’est chez son beau-frère, à Mannar, que ce pêcheur a décidé de tout recommencer à zéro. «Si au moins on avait de quoi se racheter des bateaux et filets», a-t-il dit, encore traumatisé par le deuil qu’il doit vivre. Mais après avoir passé huit mois d’enfer dans les camps, l’homme trouve lui aussi que sa liberté n’a pas de prix. Même s’il sait qu’elle ne pourra jamais tout racheter.

L’envers de la libération

Avant le mois d’août, le gouvernement sri-lankais n’avait pas du tout l’intention d’accélérer le processus de libération de ces camps, que ses détracteurs appelaient des «prisons à ciel ouvert». Le président Mahinda Rajapakse répétait que ces détentions étaient nécessaires afin de pouvoir capturer les membres survivants des Tigres de libération de l’Elam tamoul (LTTE) dont il venait d’avoir raison. Alors, qu’est-ce qui l’a fait changer d’avis?

Manœuvres politiques
En octobre dernier, des sanctions économiques imposées par l’Union européenne de même qu’un rapport du département d’État américain soupçonnant le Sri Lanka de crimes de guerre aurait forcé le gouvernement à agir. Mais pourquoi avoir attendu plusieurs mois? «Le gouvernement a des traces de quelque chose à cacher. Il y a eu beaucoup de violences dans cette région», indique pour sa part Mano Ganesan, un député de l’opposition. Il salue néanmoins l’intention du gouvernement de vider les camps, même si ce n’est ni plus ni moins qu’une «ma­nÅ“uvre politique». «Le président prépare ses élections», raille-t-il en faisant allusion aux présidentielles qui auront lieu le 26 janvier 2010.
Lisa-Marie Gervais

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