Des écoles en PPP, quelle idée de m*rde
J’ai eu la mauvaise surprise cette semaine d’apprendre qu’on pensait importer au Québec une des pires idées que j’ai entendues dans le monde de l’éducation depuis belle lurette. Cette idée, c’est Christine Fréchette qui l’a lancée quand elle a proposé de construire des écoles en mode partenariat public-privé, ou PPP.
Des écoles qui seraient donc construites par une entreprise privée et qui seraient locataires de cette entreprise.
L’exemple chilien
Laissez-moi vous raconter une petite histoire.
En 2012, le Québec était aux prises avec une énorme grève étudiante. La plus grosse de son histoire. Moi, en tant que bon étudiant gauchiste, j’étais en plein dedans. Carré rouge su’ l’chest, matraque dans les côtes pis toute.
Sauf que j’ai manqué certains des moments les plus rough parce que… j’avais quitté le Québec. Quand j’ai appris qu’il y avait des grosses manifs étudiantes au Chili et au Mexique au même moment, j’ai décidé de prendre l’avion et de faire un petit projet journalistique pour dresser des parallèles entre les trois mouvements.
N’allez pas chercher les textes que j’ai écrits à l’époque. C’est médiocre de chez médiocre.
Mais j’ai retenu un truc: les Chiliens, ils en avaient plein le c*l de leur système d’éducation. Tellement que deux ans plus tard, ils ont ramené une ancienne présidente qui promettait de le réformer. Promesse tenue en 2015.
Il y avait plein de problèmes avec le système chilien et les plus gros morceaux de la réforme n’ont rien à voir avec le sujet du jour. Mais ce qui m’a le plus frappé est ceci.
Techniquement, il était illégal de faire du profit avec une école privée subventionnée par l’État. Mais les entreprises propriétaires des écoles contournaient cette règle en étant aussi propriétaires du terrain. L’école versait un loyer à l’entreprise et, voilà, un beau profit.
Les PPP, une subvention au privé
Évidemment, le contexte est bien différent. Ici, on ne parle pas d’entreprises qui peuvent elles-mêmes se verser des montants par un stratagème frauduleux. J’aborde l’exemple chilien pour mettre un simple fait en évidence:
Le secteur privé, il est là pour faire de l’argent.
Je ne veux pas pointer du doigt les «méchants capitalistes». C’est juste un fait. C’est le rôle d’une entreprise privée, un point c’est tout. Ton chat n’est pas méchant pour avoir mangé une souris, c’est juste un chat.
Donc quand Christine Fréchette dit qu’elle veut passer en mode PPP pour les écoles publiques parce qu’il faut «respecter la capacité de payer des Québécois», c’est de la foutaise. Parce que le partenaire privé, il va vouloir un retour sur investissement. C’est son rôle, sa nature.
Donc ces école, l’État va devoir les payer en bout de ligne à travers les impôts des Québécois. C’est juste qu’au lieu de les payer avec un emprunt à la banque remboursé sur quelques années, on les paie en loyer pendant des décennies.
Et en plus on paie le profit de l’entreprise partenaire.
Je ne vous demande pas de me croire sur parole. Quand l’aspirante-première ministre a fait son annonce, j’ai fouillé un peu dans les recherches produites sur les PPP pour voir si je pouvais trouver des analyses indépendantes qui montraient que l’État sauve de l’argent avec ce type de partenariat.
Pantoute.
Que ce soit le vérificateur général du Québec, les banques, les professeurs d’économie et même le Conseil canadien des PPP – une agence créée justement pour faire la promotion de ce type de projet – tout le monde est unanime: au final, soit le coût est plus élevé en PPP, soit c’est à peu près kif-kif.
Une étude commandée par la Banque européenne d’investissement l’indique très succinctement:
Comme instrument d’intervention publique, les PPP se résument à une subvention au secteur privé.
Extrait de l’étude How Expensive Are Cost Savings? On the Economics of Public-Private Partnerships
Pourquoi inviter le privé dans les écoles publiques?
Pour éviter de me faire accuser de citer hors contexte, je dois souligner que l’étude européenne ne se positionne pas nécessairement contre les PPP. L’analyse suggère toutefois que c’est un outil à utiliser quand on a une raison de vouloir intégrer le privé dans un projet pour lequel il n’aurait normalement pas d’intérêt ou pas assez d’argent.
Ça se voit surtout pour la construction de ponts et d’autoroutes. Le gouvernement ne veut pas payer le pont tout seul, alors il demande à une entreprise privée de payer une partie. L’entreprise se rembourse par la suite avec un péage.
Ça marche pour l’État parce que ce n’est pas lui qui finit par rembourser l’entreprise. C’est l’usager.
Mais quel h**tie d’intérêt peut ont avoir à inviter le secteur privé pour une école publique? On ne va pas faire payer l’usager boswell, c’est le principe même de l’école publique!
Checkez ben le petit Lucas se faire voler son argent de poche… Sauf que c’est pas le bully de l’école qui lui a pris, c’est Tony Accurso.
Camoufler les dépenses
Non, c’est l’État qui va payer la part du privé. C’est juste que ça n’apparaîtra pas dans la colonne «service de la dette». Ça sera caché dans les opérations courantes comme loyer payé par les centres de services scolaires.
Et cette partie du paiement, elle va typiquement s’accumuler quand un autre gouvernement sera en place. On kick la cacanne, en gros.
Encore une fois, c’est pas moi qui le dit. C’est l’Université de Calgary – pas exactement l’institution la plus anticapitaliste qui soit.
Pour un gouvernement en place, un des avantages clés des PPP est la possibilité d’éviter les coûts initiaux […] permettant aux politiciens de s’attribuer le crédit pour une infrastructure neuve tout en passant les coûts à venir d’entretien et d’opération aux politiciens, aux contribuables et/ou aux usagers du futur.
Extrait de l’étude The Theory and Evidence Concerning Public-Private Partnerships in Canada and Elsewhere
Un manque de volonté
Toujours pour éviter de citer hors contexte, revenons sur l’étude financée par le Conseil canadien des PPP. L’étude conclut quand même qu’un PPP peut être avantageux sur le plan financier SI c’est pour faire avancer plus rapidement un projet qui autrement peinerait à démarrer.
En bref, l’État sauve de l’argent en agissant plus vite parce que les coûts de construction augmentent chaque année.
Sauf que le nœud de son argument, c’est que c’est principalement utile pour les très gros projets. Ceux que l’État hésite à faire parce que c’est trop cher.
Une école? Rien de compliqué là-dedans. Quatre murs, un toit, de la plomberie… C’est pas le CHUM!
D’ailleurs, le CHUM… méchante série de débordements de coûts pour un PPP! Et en plus des loyers faramineux, le gouvernement paie pour toutes sortes de travaux mineurs. Le Journal de Montréal suit ça périodiquement… Ça a l’air que comme contribuables, on paie des milliers de dollars chaque fois qu’il faut remplacer une porte.
Mais bon, revenons à nos oignons. Ce qui freine la construction des écoles, ce n’est pas la complexité des travaux ou la taille du défi.
La preuve, c’est que le gouvernement de la Coalition Avenir Québec – celui-là même que Christine Fréchette veut diriger – a inauguré une centaine d’écoles depuis son arrivée au pouvoir. Sans parler des projets d’agrandissements.
Au total, le parti a autorisé 128 projets à sa première année au pouvoir, 90 l’année suivante et environ 45 par an par la suite. Ça a donné d’importants résultats : la cadence d’ouverture d’écoles est passé d’environ 15 par année à environ 25.
Puis, l’an dernier, tout a cessé. Seulement 15 projets approuvés.
Pourquoi? Parce que le gouvernement de la Coalition Avenir Québec – celui-là même que Christine Fréchette veut diriger, dois-je le rappeler – a décidé de fermer le robinet.
On n’a pas besoin du privé pour construire des écoles. On a besoin d’un gouvernement qui décide de mettre son cash dans l’entretien de ses infrastructures existantes et dans l’offre de services aux citoyens. Plutôt qu’un nouveau REM, un tramway ou un troisième lien.
Montréal, l’exception?
Vous vous demandez peut-être pourquoi je me mêle de politique provinciale alors que mon truc, c’est Montréal. Eh bien, figurez-vous que Montréal pourrait peut-être faire figure d’exception.
Il y a plus de monde à Montréal. Les terrains sont plus chers, et il y en a moins qui sont disponibles.
D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que l’idée d’une école publique construite par le privé fait surface à Montréal. C’était une des demandes de la Commission scolaire de Montréal, à l’époque où ces bibittes existaient encore.
À l’époque, on voulait forcer les promoteurs immobiliers à inclure une école dans les gros projets résidentiels. L’école serait construite par le promoteur, qui récupérerait son investissement par un bail emphytéotique de 30, 40, 50 ans.
Très semblable à ce qui est proposé par Christine Fréchette. Avec le bémol que c’était seulement dans des très gros projets avec des promoteurs immobiliers qui allaient ajouter des centaines de résidents d’un coup dans des secteurs sans option évidente pour une école.
Par contre, je me demande si on n’est pas dans une bonne position pour accélérer la construction d’écoles, avant de faire appel au privé. On a une nouvelle mairesse qui dit vouloir agir rapidement, au moins en ce qui concerne le logement. Et, grâce aux efforts de l’administration précédente, elle possède tout plein de terrains.
C’est la responsabilité de la Ville de trouver les terrains pour bâtir les écoles. On peut tu laisser la chance aux coureurs et voir quels genres d’ententes on peut avoir?