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Moins de fuites dans le réseau à Montréal

Montréal, qui perd de 30 à 40 % de son eau potable à cause de fuites, a regagné 7 % du terrain perdu. Visite de la plus grosse usine d’eau potable de l’île : un monstre où ne travaillent pourtant qu’à peine 60 personnes. Tandis que l’eau commence à devenir un enjeu économique, notre approvisionnement est-il en danger?

La demande en eau potable à l’usine de filtration Charles-J.-Des Baillets a baissé de 7 % par rapport à 2000. Le colmatage des fuites dans le réseau d’aqueduc commencerait-il à faire effet? C’est du moins ce que pense la Ville de Montréal. «Nos investissements massifs ont vraisemblablement grandement contribué à atteindre la moitié de l’objectif, se félicite Philippe Sabourin, porte-parole de la Ville. Il s’agit de réduire de 15 % la production d’eau potable d’ici 2015, par rapport à l’an 2000.»

À l’usine Des Baillets, on fait la même hypothèse. «La fin de semaine, quand la demande en eau est moins forte, on arrêtait habituellement quelques heures l’une des trois unités de pompage qui acheminent l’eau dans le réseau. Mais depuis quelque temps,  les arrêts de pompage se prolongent de plusieurs heures», lance Patrice Raulin, chef de division. Les plus sceptiques diront qu’on est loin de la coupe aux lèvres. En effet, de 30 à 40 % des 1,8 millions de m3 produits chaque jour par les sept usines de l’île sont perdus à cause de fuites. En bouchant notamment les trous, la Ville économise quand même désormais chaque année l’équivalent de 20 stades olympiques remplis d’eau.

 Pour y arriver, elle a investi 900 M$ entre 2002 et 2010. C’est 112 M$ par an, soit bien plus que les 16 M$ annuels des années 1990. Est-ce quand même suffisant? Pas sûr. Pour remplacer 1 % de nos actifs (d’une valeur de 40 G$) chaque année, il faudrait 400 M$ par an, selon la Ville. Ces remplacements sont-ils efficaces à 100 %? Pas sûr non plus. Certains craignent que le colmatage des fuites ne donne pas les résultats escomptés à cause de l’effet «coups de bélier». Le fait de boucher les trous à certains endroits augmente la pression dans les tuyaux, provoquant de nouvelles fuites dans les parties les plus faibles du réseau.

Une usine pleine de surprises
Peu de gens le savent, mais pour abreuver en eau la moitié des Montréalais, l’usine Des Baillets, dans l’arrondissement de LaSalle, emploie à peine 60 personnes… sur une surface grande comme environ 15 terrains de football. L’eau du robinet des Montréalais est notamment puisée dans le fleuve au milieu des rapides de Lachine, où l’eau est pas mal brassée. Elle contient donc moins de produits chimiques, moins d’algues et moins de poissons. Grâce à d’énormes turbines, l’eau est amenée à 17 m de hauteur.

Tout le processus qui va suivre pour nettoyer l’eau se fait par écoulement gravitaire. Un peu comme dans une cafetière, l’eau percole à travers des couches de sable dans d’énor­mes bassins. Cela permet d’enlever les particules physiques (algues, etc.). De compliqués processus d’ozonation et de chloration permettent d’assurer une eau de qualité. «Si on fait goûter l’eau à l’aveugle quand le léger goût de chlore a disparu, les gens sont incapables de faire la différence avec de l’eau embouteillée», note Laurent Laroche. C’est son labo qui effectue environ 60 000 analyses par an pour les deux principales usines de production d’eau potable de la métropole.

Le processus – filtration combinée à ozonation – permet d’inactiver significativement la plupart des composés émergents qui se trouvent dans le fleuve, comme la caféine, le cholestérol, le Triclosan (ingrédient qui se trouve dans les désinfectants à main), l’ibuprofène, le Bisphénol A et le paracétamol. Il s’agit toutefois de doses minimes. Il faudrait par exemple boire 80 000 litres d’eau du fleuve non traitée (contenant 4 nanogrammes d’acétaminophène par litre) pour soigner ses maux de tête! D’ici 2012, pour répondre aux nouvelles normes gouvernementales, on aura terminé l’installation d’un processus complémentaire de traitement par lampes UV pour être capable de se débarrasser de bactéries pathogènes comme le cryptosporidium, qui a fait 40 morts à Milwaukee en 1991.

L’eau une fois traitée est envoyée sous pression dans le réseau d’aqueduc jusqu’à six énormes réservoirs souterrains situés sur le mont Royal. On y stocke l’équivalent de plusieurs heures de consommation d’eau potable montréalaise. Pourquoi si haut? Comme l’eau s’écoule ensuite par gravitation, en cas de panne majeure d’électricité, l’approvisionnement en eau pourra quand même se faire jusqu’à épuisement du stock. 

Des questions environnementales
Comme l’eau potable montréalaise est puisée dans le fleuve Saint-Laurent, qui prend sa source dans les Grands Lacs, les écologistes s’inquiètent des conséquences d’une baisse possible du niveau d’eau en amont. «Les barrages qui régulent les flux d’eau dans le Saint-Laurent sont aux États-Unis et en Ontario. Pour l’instant, le robinet s’ouvre bien, mais que se passera-t-il si les quantités pompées là-bas pour l’agriculture et les industries continuent sans cesse d’augmenter?

Va-t-on devoir pomper l’eau montréalaise plus profond dans le fleuve, là où les contaminants sont plus nombreux?» s’interroge Coralie Denis, du Conseil régional de l’environnement. «Les modèles climatiques prévoient que l’on recevra les mêmes quantités d’eau à l’avenir, répond Robert Millette, chef de section à la Direction de l’eau potable.  La Commission mixte internationale, qui assure notamment la régulation du niveau du fleuve Saint-Laurent, ne prévoit pas de changements importants dans les prochaines années quant aux niveaux d’eau. Les bateaux vont s’échouer avant qu’on manque d’eau.»

S’il fallait toutefois creuser la voie maritime pour que les bateaux continuent d’y circuler, cela aurait des conséquences sur l’eau montréalaise, convient Patrice Raulin, chef de division à l’usine Des Baillets. Tous les sédiments contaminés qui logent au fond de l’eau remonteraient à la surface, nécessitant un bien plus gros travail de filtration. La ville est tellement dépendante du fleuve pour s’alimenter en eau qu’elle s’oppose au transport maritime de déchets radioactifs en provenance de l’Ontario vers l’Europe. Une fuite à la hauteur de Montréal hypothéquerait une partie de l’eau Montréalaise, alors que la ville ne dispose d’aucune étude sur ses nappes phréatiques. 

Le coût de l’eau

  • Il coûte 42 M$ par an à la Ville de Montréal pour faire fonctionner les usines d’eau. Cela s’ajoute aux 112 M$ investis par an dans les tuyaux et les bâtiments.
  • Cela revient à 0,1 ¢ le litre d’eau. Ou 10 ¢ pour 100 litres. L’eau en bouteille vendue par PepsiCo (Aquafina) est en fait de l’eau du robinet à laquelle on a notamment ajouté un traitement à l’ozone avant de la vendre jusqu’à 1,5 $ le litre.
  • Les marges de profit sont donc énormes, déplorent les écologistes, qui demandent au maire Gérald Tremblay de faire cesser ce «détournement» de l’eau.
  • La Ville a vendu en 2009 540 millions de litres d’eau à la multinationale pour un montant de 526 816 $, soit à prix coûtant, d’après les calculs du Devoir.

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