Au salon des genres
Vendredi dernier, mon collègue Hugo Lavoie, de l’émission C’est pas trop tôt à Radio-Canada, m’a invitée au Salon de la femme. Nous allions bien rigoler, pensions-nous, après avoir survolé le site internet promettant «tendances mode», «mode beauté», «beauté santé» et Jean Airoldi. L’idée n’était pas, bien sûr, de porter un jugement sur les femmes prenant part au salon, mais de remettre en question, encore, et 45 ans après que ça ait été fait, la définition de ce qu’est une femme selon un salon qui porte son nom.
C’est peut-être la médication anti-rhume qui m’a rendue perplexe, mais j’en suis ressortie avec un grand sentiment d’incompréhension. Un grand vide. Et une grande question existentielle: Pourquoi?
Il est vite devenu évident, en interviewant des visiteuses, que, dans tout le salon, c’était moi qui avais un problème. J’étais clairement de mauvaise foi. Les femmes que nous abordions semblaient plutôt heureuses d’avoir mis la main sur une moppe révolutionnaire qui s’essore sans que vous ayez à vous pencher, ou de se faire donner des trucs pour cacher leurs bourrelets. Ne trouvaient-elles pas que tous ces kiosques de produits ménagers, d’accessoires mode et de produits de beauté renvoyaient une image caricaturale de la femme? «C’est quoi, si ce n’est pas ça, la femme?», a répondu l’une d’elle à Hugo Lavoie.
L’objectif mercantile du Salon de la femme n’est pas différent de celui des autres salons commerciaux. Il est évidemment alléchant pour des exposants de s’adresser aussi directement à un public cible. Mais quelle est cette cible et comment fait-elle pour se reconnaitre dans ce fourretout de clichés peinturés en rose? Comment se fait-il qu’encore en 2015, autant de femmes se reconnaissent dans une définition aussi restrictive de ce qu’est ou devrait être une femme? Comment est-il possible qu’autant de personnes aient érigé Jean Airoldi en référence du bon goût? Ok, on s’éloigne du sujet, j’en conviens.
Au détour d’une rangée de sacoches, nous avons croisé un enthousiaste homme d’affaires qui nous a appris qu’il y aurait bientôt, tenez-vous bien, un Weekend au masculin, «salon entièrement dédié aux hommes pour trois jours consacrés à ceux à qui on ne pense pas souvent!» Au menu : conseils d’affaires, trucs et astuces mode beauté (parce que les hommes se préoccupent eux aussi de leur apparence), vie secrète (une catégorie pas claire), autos, bateaux, sports et bacon (ça n’est pas écrit sur leur site, mais j’imagine que ça va de soi).
Je comprends le concept des salons commerciaux. On va au Salon du livre pour rencontrer des auteurs et faire découvrir la littérature aux enfants, au Salon de l’auto pour comparer des marques, découvrir de nouveaux modèles, on visite l’Expo Manger santé parce que ce n’est pas vrai que la section «bio» du Provigo assouvit notre obsession de toujours mieux manger, on va au Salon des métiers d’art pour défoncer son budget du temps des fêtes encourager l’artisanat local, on se rend au Salon de l’habitation pour apprendre que si t’as pas les compétences pour mettre de l’ordre dans ton garage, le gars de Garage Outfitters peut t’aider.
Mais qui se lève un samedi matin en ce disant: «Heille, moi je suis un gars. Je vais aller gaspiller une des deux journées que j’ai de libres par semaine à visiter une exposition qui s’adresse à moi en vertu de la façon dont j’ai été socialisé depuis la tendre enfance, payer l’entrée 15$ et me faire vendre plein de gogosses qui devraient m’intéresser parce que je suis un gars et que les gars, ça aime ça les affaires, les trucs de mode, les gros bateaux et le bacon»? C’est ÇA que je ne comprends pas. Comment se fait-il que tant de personnes participent si volontairement au marketing genré, s’identifiant de bon coeur à des catégories si vastes – pourquoi pas un Salon de l’humain, tant qu’à faire dans la généralité? – et, à la fois, si limitatives?
Je vais vous révéler une grande vérité: je pense qu’on peut vraiment dire que le capitalisme nous a eus. Hommes et femmes.